Rss

Une vie en images

1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars

Certains ont aimé la photographie adultes. Emeline Désert en a fait sa passion dès l’âge de 10 ans. De 1977 à nos jours, à travers le CEPEC, elle transmet son savoir-faire dans ce métier avec le même amour. Portrait d’une pionnière du huitième art.

Quand Emeline a 10 ans, la télévision n’existe pas encore dans sa ville natale. Pour voir un film, elle doit être sage toute une semaine ; c’est à cette seule condition que ses parents la laisseront aller en week-end avec ses frères et sœurs à la salle Saint-Louis, qui était alors un cinéma très prisé par les enfants de tous âges. Pendant que d’autres se rendaient à cette salle pour le plaisir d’être dans l’ambiance avec leurs amis, Emeline, elle, développait une véritable passion pour l’image, les couleurs et les nuances. A mesure que celles-ci défilaient devant ses yeux, elle apprenait à les apprécier et à les déchiffrer. Un véritable exercice de mémoire pour une enfant ne possédant aucune technique ni notion de photographie. La dureté de la tâche fera qu’elle s’y accrochera à l’obsession jusqu’à finalement parvenir à ses fins. Aujourd’hui, plus de trente-sept ans après ce rêve infantile, elle communique l’amour de l’image à des milliers de jeunes et moins jeunes.

Son parcours.

Emeline Désert est des Cayes. C’est là qu’elle est née et connaît une enfance heureuse. Ses parents étant croyants, elle grandit dans la foi catholique. «J’ai de très bons souvenirs des Cayes. Je me rappelle bien quand le dimanche était encore le jour de la prière et de la famille. Ce jour-là, il y avait toujours plein d’enfants chez nous ; cousins, nièces et amis, nous partions tous faire des randonnées avec les parents. Dommage que ces vieilles habitudes d’autrefois se soient perdues. »

Quittant son patelin pour Port-au-Prince, la gamine, devenue entretemps une jeune fille, continue ses études chez les Filles de la Sagesse à Saint Joseph, où elle choisira de faire partie de cette congrégation quelques années plus tard. « Une tranche de ma vie que je n’oublierai jamais », dit-elle. Par la suite, elle achève ses études secondaires chez les sœurs du Sacré-Cœur de Turgeau. De là, elle s’envole pour la France ; elle étudiera la philosophie à Paris et la photographie à Lyon. En quittant l’ancien continent pour la capitale haïtienne, la jeune diplômée revient au bercail, la tête pleine d’idées.

Elle enseigne la philosophie les sciences aux élèves de Philo chez les Filles de la Sagesse à l’école du Sacré-Cœur de Turgeau, son ancienne école, mais n’oublie pas son premier amour, la photographie. Pour elle, il n’y a qu’un pas entre les deux champs. Mais, à l’époque, la photographie ne pouvait être qu’un passe-temps, d’autant qu’aucune formation à proprement parler dans le domaine n’était possible en Haïti. Par-dessus tout, elle s’accrochera à son rêve d’enfance de capter l’âme des êtres et d’immortaliser des instants. Elle finira par quitter l’enseignement de la philosophie pour se tourner complètement vers cet art.

Depuis lors, c’est une histoire d’amour intemporelle entre l’image, les couleurs et elle. « Pour moi, la photographie, c’est de la communication et de l’art, une formation à part entière. Quand on est conscient de l’importance de celle-ci, on se rend compte qu’elle a écrit l’histoire. “J’irai jusqu’à dire que l’humanité a survécu par la photographie ; il n’y a qu’à considérer les avancées de la médecine grâce à la radiographie et les rayons X. Mais là encore…, une image figée dans une photo éveille la conscience. Une photo engage. Il ne saurait en être autrement. » Par ses propos, on devine que la photographe est une citoyenne responsable, quelqu’un qui s’engage et défend les causes  en lesquelles elle croit.

Humanisme

Enfant, Emeline aide sa mère quand celle-ci dispense des cours d’alphabétisation aux paysans de leur quartier qui ne savent ni lire ni écrire. Toute jeune, elle participe à des mouvements sociaux de groupes catholiques, part dans les coins reculés du pays pour mener des enquêtes visant à améliorer la vie des campagnards ; elle va camper avec des jeunes de son âge pour apprendre à vivre en groupe. « J’ai reçu, chez moi, une éducation pour servir. Je n’aurais pas pu passer ma vie à m’occuper de choses personnelles. Pendant longtemps, j’ai poursuivi avec l’alphabétisation des paysans partout dans l’arrière-pays, que ce soit à Jacmel ou à Saint-Louis du Nord. Mais à un moment, cela n’a plus suffi ; il fallait que je fasse davantage. » Et c’est ce qu’elle fera.

Cela fait maintenant vingt-cinq ans que madame Désert est une volontaire active du MUCI (Mouvement d’unité de la communauté par l’intégration), cette mutuelle qui existe depuis plus de trente ans, encourageant le volontariat et le vivre-ensemble. L’une des activités de prédilection de madame Désert, c’est bien la CSM (Cuisine de solidarité Muci) dont la finalité est de lutter contre la faim en Haïti et de résoudre les problèmes d’insécurité alimentaire. C’est à la CSM que, tous les jours, une grande majorité de jeunes viennent assouvir leur faim pour la modique somme de cinquante gourdes. Une cause à laquelle elle se voue entièrement. Ce besoin d’aller vers l’autre se fera sentir jusque dans son culte de l’image qu’elle partage autour d’elle et communique à tous ceux qui fréquente le Centre d’études photographiques et cinématographiques.

L’aventure  CEPEC commence quand, en 1977, un groupe d’étudiants de la Faculté des sciences humaines s’intéresse à la photographie. C’est l’époque des Edouard Peloux, des Dominique Simon avec TekniCouleurs ; Emeline Désert est alors pratiquement la seule femme à avoir fait de la photographie et à vouloir l’enseigner. Mais elle est bien acceptée dans cet univers et se crée une place. Ces étudiants de la FASCH lui demandent alors d’organiser un séminaire ; ce qu’elle accepte. De séminaire, elle est passée à des cours, et le groupe a grandi. Avocats, journalistes, ingénieurs, agronomes, médecins… ils lui arrivent de toutes les disciplines. Ainsi, le CEPEC nait en janvier 1977.

Ses exploits

Très tôt dans sa carrière de photographe et d’enseignante dans ce domaine, Emeline présente la photographie non pas comme un simple passe-temps, mais un moyen de communication puissant, une méthode d’éducation, d’identification, de création artistique qui a ses règles et ses techniques qu’il faut maîtriser. C’est une science géante. «Toute la nature passe dans la photographie. On y retrouve la physique, la chimie, l’optique, l’électronique, tout ça à la fois. Parce que la photo argentique, avant d’évoluer, était un ensemble de cristaux de bromure ou de chlorure d’argent couchés sur de la gélatine, elle-même faite à partir de débris d’os.» Consciente du fait qu’à cette époque les salles de classe, les calendriers, les livres scolaires du pays étaient décorés et illustrés par des photos venant de l’étranger, Emeline s’engage à réagir. Ces étudiants apprennent qu’un photographe a une conscience aiguë de l’importance de son travail, et que pérenniser des instants uniques dépend de lui. Elle oriente ceux-ci vers la pratique photographique du réel haïtien. Ils ont visité au moins une soixantaine de régions du pays : la citadelle, la Grande-Rivière-du-Nord, l’île de La Gonâve, de la Tortue, les Cayes, Jérémie, Anse d’Hainault, Saint-Marc, Gonaïves, Kenscoff, Léogâne, Petit-Goâve, Miragoâne, Petite-Rivière de l’Artibonite et autres. «Connaître  le pays par l’image, le découvrir dans sa beauté, ses contradictions et ses lacunes, c’est l’engagement de la photographe et de la professeure de photographie que je suis. » Des générations entières écouteront ce discours et sortiront grandies du CEPEC. Parmi elles, la plupart des grands noms que l’on cite aujourd’hui : Ralph Millet, Réginald Georges, Rudolph Dérose, quelques-uns de l’équipe d’Ayitifoto, Ronald Laforêt. Certains de ces anciens élèves, dont Dérose, Mélissa Exumé et Wilson Laleau forment le staff qui travaille avec elle aujourd’hui à former de nouveaux professionnels de l’image.

Bien entendu, l’école n’a pas connu que des jours heureux. « Les principales difficultés étaient de faire venir du matériel de l’étranger pour les séances pratiques. Je devais tout acheter moi-même pour louer après aux étudiants. Parfois, c’était très coûteux parce que certains appareils sont des objets de luxe. Sinon, je n’ai pas à me plaindre de cette expérience.»

Aujourd’hui, le CEPEC est une référence. Ceux qui en sont sortis et se sont perfectionnés à l’étranger témoignent du standard de la formation. Emeline est bien trop consciente du monde autour d’elle pour rester dans l’archaïsme. « Le monde va trop vite pour rester dans l’argentique. L’univers de l’audio-visuel permet au monde de communiquer au moment même où l’événement se passe. Il n’y a que le numérique pour faire ce travail. » A la fin des dix mois que dure le cycle d’études, le CEPEC délivre un certificat à ses étudiants.

Emeline Désert, philosophe, photographe, citoyenne engagée et enseignante est avant tout femme ; une femme célibataire. Ni mari ni enfant, elle est au service d’autrui. Un sacrifice ?  Un choix assumé ? Elle répond : « Il n’y a rien à redire sur le fait que je suis seule. C’est ce que je suis. » Emeline n’a pas besoin qu’on la plaigne, mais plutôt qu’on s’engage comme elle. Donner et se donner, voilà son leitmotiv. Aujourd’hui encore, elle reste quelqu’un de très ouverte, prête à partager son art. Et pour avoir passé son temps entre le noir et  blanc, les nuances et les couleurs, elle a une longueur d’avance sur la vie : elle peut changer l’image. Et l’image, c’est autrui.

Péguy F. C. Pierre peguyfcpierre@gmail.com
Credit: le Nouvelliste

Like This Post? Share It

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *