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Michel-Rolph Trouillot : Une citadelle contre les silences de l’histoire

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La disparition de Michel-Rolph Trouillot n’est pas sans conséquence pour le monde de la pensée. L’homme était une figure mondialement reconnue pour son apport au renouvellement de l’anthropologie contemporaine. D’aucuns sont persuadés qu’il était le plus grand des intellectuels haïtiens de sa génération. Son nom devra s’ériger comme une citadelle, ou mieux, comme une émeraude de l’esprit plantée dans notre océan d’histoire tumultueuse pour en sonder la profondeur et en indiquer le signifié. Ce nom est l’index d’une singulière force de réflexion, la marque d’une puissance intellectuelle capable de faire reculer les frontières des disciplines académiques. L’homme a atteint le sommet des esprits hautement appliqués pour devenir l’un des plus beaux phares éclairant notre histoire. L’œuvre anthropologique de Michel-Rolph Trouillot nous projette dans une traversée du miroir faisant advenir notre conscience de soi historique dans la clarté immédiate, néanmoins par la médiation d’un décryptage de maître.

 Plus qu’un historien, Michel Rolph Trouillot était un penseur de l’histoire. Il était le penseur de l’histoire haïtienne en tant que cette histoire est celle de la première Nation postcoloniale de la modernité, tout comme il était un penseur critique de l’histoire de l’occident en tant qu’elle est parsemée de silences et de mémoires sélectives. Hégélien dans la portée de sa réflexion et foucaldien dans l’essence de sa pensée, Michel Rolph Trouillot était également un lecteur attentif d’Hannah Arendt. Sans doute, l’œuvre de Michel-Rolph Trouillot, de par son historicité et l’ampleur des pensées dont elle est jalonnée, est à la croisée de chemins critiques d’où naissent les plus hautes idées du génie de la postmodernité. Au creuset de son ‘constructivisme’ postmoderniste, on cotoie Césaire, Appadurai, Fanon, Bourdieu, Sidney Mintz, Samir Amin, Derrida, Sala-Molins, Paul Moral, Borges, Gramsci, tous employés en tant que médecins de l’histoire au chevet de la question haïtienne.

 Pour autant, Michel-Rolph Trouillot n’avait pas moins ce sens aigu de l’apport irremplaçable des intellectuels haïtiens qui se sont mûs à la fois sur deux pôles, comme sujets et objet de l’histoire telle qu’elle s’est déployée dans notre arène nationale. Il a fallu tout simplement son génie pour faire dialoguer dans une même œuvre des penseurs aussi substantiels que différents comme Leslie Manigat, Gérard Pierre-Charles, Georges Anglade, Benoit Joachim, Laennec Hurbon, Roger Gaillard, Claude Moise, Alain Turnier, Georges Convington, Suzy Castor, sans oublier ceux qui ont éclairé des moments antérieurs de notre passé comme Anténor Firmin, Jean Price-Mars, Edmond Paul, Louis-Joseph Janvier, Demesvar Deslorme, Dantes Bellegarde, Hannibal Price.

Michel-Rolph Trouillot était le penseur par excellence de notre condition de peuple. A travers son œuvre, tous nos siècles d’histoire nous contemplent. Ses ouvrages les plus attentifs à la question haïtienne, à savoir Ti dife boule sou listwa dayiti (1977) et Les racines historiques de l’Etat duvaliérien (1986), auraient pu se combiner pour s’intituler comprendre Haïti.  Dans les racines historiques de l’Etat duvaliérien, l’anthropologue a fait le pari d’analyser les conditions de possibilité du totalitarisme duvaliériste dans notre vie de peuple. Et tout compte fait, il a indéniablement réussi à relever le défi d’amener à la lumière les pans les plus obscurs des grandes problématiques de notre trajectoire historique. Toutes les questions majeures y sont formulées, toutes les structures sont arpentées, tous les acteurs sont observés. La paysannerie, l’Etat, la nation, la bourgeoise, les élites politiques et économiques, nos démons historiques, les spectres susceptibles de nous hanter longtemps encore, en passant par « les démences qui nous guettent » à chaque instant : l’anthropologue n’a rien laissé au hasard. Et pourtant, si le livre parle du lieu de l’analyse historique, sa visée, selon les mots mêmes de Michel-Rolph Trouillot, est encore plus essentielle : « cette analyse, nous dit-il, est un plaidoyer pour la réconciliation de l’Etat et de la Nation.»

 Les racines historiques de l’Etat duvaliérien a fait ressortir les problèmes structurels à la base de notre formation de peuple, lesquels allaient paver la voie au duvaliérisme. Il a démontré que le totalitarisme dont on a fait l’expérience n’était pas imposé « d’en haut ou du dehors à la structure sociale haïtienne.» Au terme d’une analyse globale et cohérente de la formation sociale haïtienne, il a décortiqué les structures sociétales c’est à dire « les relations de production et de distribution, les formules de pouvoir, les codes sociaux et culturels » afin de saisir les arcanes de l’Etat prédateur devenu totalitaire avec Duvalier. Ainsi, dans la mesure où l’on peut dire que la nature d’un Etat prend ses racines dans les rapports sociaux, Michel Rolph Trouillot a fait remonter ses analyses assez loin dans l’histoire de notre structuration sociale pour constater que « l’Etat et la Nation démarraient, dès 1801, dans des directions opposées.» De ce fait, une situation de déséquilibre historique profond se manifestait dans l’écart entre l’Etat et la Nation, car « une fois l’esclavage aboli, une fois l’indépendance politique établie… les intérêts de classe des dirigeants noirs et mulâtres les portaient à maintenir la grande propriété et le procès de travail hérité de l’ancien régime [aux dépens de] la formulation d’une politique de la production et de la distribution qui prenne en charge les intérêts de la paysannerie.»

 Le diagnostic de Michel-Rolph Trouillot fut donc sans ambiguïté : « … car finalement, écrit-il, il n’y a qu’une question haïtienne : celle de la paysannerie. La paysannerie  comme ressource ; la paysannerie comme enjeu ; la paysannerie comme problème.» De prime abord, le constat peut paraître anodin. Mais il faut entendre derrière ce diagnostic apparemment tout simple, que ce sont au fond les ramifications de la question paysanne qui, plongeant leurs racines dans les vestiges de notre passé colonial, sont susceptibles de nous révéler les éléments souterrains qui n’ont de cesse de nous miner à travers ses continuités sous-jacentes. Dans ce sens, derrière la simplicité apparente du diagnostic, l’archéologie sociétale de Michel-Rolph Trouillot va nous conduire à extirper de part en part tous les éléments de complexité de la question haïtienne. Ainsi la question de la paysannerie s’est révélée comme celle de la Nation écartelée entre 1) un pouvoir politique d’Etat, gesticulant dans la « posture nationaliste » mais prenant ses décisions contre la Nation ; 2) les intérêts socio-économiques des « élites militaires », de « la bourgeoisie commerçante » tout comme des « parasites urbains », qui tous ont leurs « intérêts fondamentalement opposés à la consolidation de l’Etat-Nation » ; et enfin 3) cette question s’est manifestée comme celle de la Nation écartelée à travers des codes sociaux et culturels qui érigeaient une certaine reproduction sociale en Haïti sur le préjugé de couleur et au détriment de tout ce que représentait la culture paysanne.

 Restons-en à ce dernier point pour essayer de comprendre pourquoi notre société, qui aime tant se regarder-voir comme premier peuple noir du monde moderne, reproduit systématiquement les ‘forfaitures’ politiques du préjugé de couleur. En effet, les observations de Michel-Rolph Trouillot concernant le problème du préjugé de couleur en Haïti sont particulièrement pénétrantes. Contre les idées reçues et les sentiers battus, l’anthropologue a érigé un double cran d’arrêt. D’une part, contrairement à ce que professait la droite noiriste duvaliériste qui en tirait les plus vils profits, « le préjugé n’est pas la contradiction de base de la société haïtienne, [d’autre part] il n’est pas non plus un simple reflet des structures économiques… comme le veut une certaine gauche anxieuse de nier les bénéfices qu’elle en a tirés. » Au fond, dans un contexte culturel et géopolitique de (post-)colonisation esclavagiste, le déploiement historique des nouvelles tendances lourdes du monde moderne s’inscrit dans la dynamique d’une « division internationale du travail [qui] se double d’une hiérarchie des races, des couleurs, des religions, et des cultures. » Dans  ce contexte global, le préjugé de couleur est une donnée structurelle fondamentale à laquelle les sociétés dites modernes étaient encore loin d’échapper. Par ailleurs, quant aux sites de sa manifestation interne à la société postcoloniale haïtienne, l’anthropologue nous a conviés au constat qu’une certaine reproduction sociale ayant le préjugé de couleur en soubassement, va s’adosser voire se confondre à une  certaine reproduction biologique. On a donc un cercle où la reproduction biologique du mulâtrisme va de pair avec la reproduction sociale de privilèges liés aux préjugés de couleur et à des pratiques systématiques de discrimination en Haïti.

Ainsi, pour des raisons historiques liées, entre autres, à la colonisation esclavagiste et au mode de structuration sociale à St-Domingue, le préjugé de couleur va se perpétuer en Haïti dans la forme du mulâtrisme. Mais comment dans un contexte démographique avec une écrasante majorité de noirs, le mulâtrisme va t-il pouvoir se reproduire et reconduire les représentations et les privilèges sociaux auxquels il s’est historiquement adossé ? La réponse de l’anthropologue est révélatrice d’une pratique sociale devenue code culturel en Haïti : les mulâtres se sont longtemps réfugiés dans l’endogamie comme stratégie de reproduction sociale. L’endogamie comme mode de reproduction par le mariage à l’intérieur de son groupe social fermé, devient, avec le mulâtrisme en Haïti, un système où la reproduction du préjugé de couleur et des privilèges sociaux et économiques qui y sont liés se trouvent perpétués. Ainsi en Haïti, reproduction sociale et reproduction biologique se sont longtemps recoupées, du moins en ce qui concerne « la mulâtrerie en tant que couche sociale.»

Cependant, deux nuances sont fondamentales chez Michel Rolph Trouillot sur la question de couleur en Haïti. D’une part, s’il est vrai que la reproduction de la mulâtrerie comme couche sociale « s’emboite à la reproduction des couches dominantes, la couleur ne reproduit pas [intégralement] la structure économique.» Cette première nuance est d’importance en ce qu’elle permet d’établir que, historiquement, les éléments de la classe économique dominante n’étaient pas tous mulâtres. Mais c’est là où la  question du mulâtrisme devient un important objet d’étude pour l’anthropologue, car, constate-il, sans être eux-mêmes mulâtres de complexion de peau, la plupart des acteurs noirs, qu’ils soient déjà situés en haut de l’échelle sociale ou en mobilité socio-économique, étaient souvent mulâtristes. Autrement dit, la couleur prend une curieuse valeur sociale où le « passage du champ noir au champ mulâtre double presque toujours une promotion économique [ou sociale]. » D’autre part, même si l’endogamie devait servir de bouclier dans ce cercle de double reproduction mulâtriste/reproduction sociale, le mulâtrisme était aussi garanti à la fois par des alliances de familles (assez peu mais bien puissantes), et aussi plus largement, par des alliances politiques. La dimension politique aura été une dimension fondamentale dans la question de couleur en Haïti.

Implicitement ou explicitement, depuis l’indépendance jusqu’aux Duvalier, les jeux de pouvoir devaient à chaque fois répondre à la question : « de quelle couleur est le pouvoir ?» Et en effet, « dès 1843, écrit Michel-Rolph Trouillot, une certaine élite noire revendique l’exclusivité de la représentation épidermique – forçant l’élite mulâtre au discours des plus capables. Dans les faits, les factions politiques noiristes ne se débarrassaient jamais de leur propres mulâtres. Les factions politiques mulâtres, à leur tour, intégraient presque toujours des intellectuels et des militaires noirs, recrutés le plus souvent parmi les nouveaux adhérents à l’emblème oligarchique. C’est dans l’échange de ces groupes que le préjugé de couleur se renouvelle et renouvelle en même temps la domination de classe. »

 Même le noirisme duvaliériste (qu’il ne faut pas confondre avec l’indigénisme ni avec la négritude) était au mieux une diversion ou manipulation politicienne, au pire un mulâtrisme hypocrite, ou en tout cas – ce qui revient au même – le noirisme duvaliériste était comme une sorte de ruse de la raison mulâtriste. Car au fond, sous la forme du jean-claudisme, le duvaliérisme a littéralement convergé vers « la reproduction du mulâtrisme.» Et, « fou qui croit que Jean-Claude Duvalier trahissait le rêve : c’était ça, le rêve. Car François Duvalier lui-même, dans son privé social, misait sur un certain futur clair », indique Michel-Rolph Trouillot.

 Tout compte fait, la fascination pour le complexion épidermique claire a longtemps marqué l’imaginaire politique et social haïtien. Face à un tel diagnostic de l’anthropologue, l’on est en droit se de demander si, d’une façon ou d’une autre, nous n’avons pas encore aujourd’hui à répondre à cette question qui, par une curieuse dialectique fait s’imbriquer sournoisement politique de couleur à une certaine couleur de la politique nationale. Néanmoins, Michel-Rolph trouillot nous aurait exhortés à ne pas perdre de vue la vraie question qui est, en dernière instance, celle de la place à accorder à la paysannerie essaimée en masses paupérisées des bidonvilles. Cette question est d’autant plus pertinente aujourd’hui que, par le plus étonnant des hasards politiques, c’est sous un certain label de « réponse paysanne » que s’est présentée la nouvelle ruse de la raison politique haïtienne. Tout porte à croire que les paysans étaient nommés pour être mieux oubliés ; c’est à dire oubliés sans remords  et sans gêne car le spectacle est conduit en leur nom. Mais quel spectacle ! Les mots de Michel-Rolph Trouillot campaient, de façon prémonitoire, le décor de vernis sur les décombres : « Citadelles de poussière s’étoilant au soleil, [les villes] n’ont même plus mémoire de leur splendeur du passé. Les vieux sont partis pour le cimetière, les jeunes font bagage pour un autre-part ailleurs. Ceux qui demeurent, trop jeunes pour mourir, trop vieux pour penser à partir, montent la garde devant les galeries désertes ; mais le cœur n’y est pas.»

Au demeurant, s’il fallait aujourd’hui ajouter une ligne à ses analyses de la question haïtienne, Michel Rolph Trouillot aurait noté que, sur les décombres de nos mémoires assassinées, l’assassin est revenu deux fois sur le lieu du crime. Car, Duvalier n’est pas seulement de retour physiquement et impunément en Haïti, il y est aussi politico-culturellement, à travers le retour à l’héritage symbolique du jean-claudisme des jouissances et débauches effrénées occupant aujourd’hui le palais national effondré. Entre temps, la question paysanne étant devenue, non sans quelque mensonge grossier, le label politique d’une « réponse paysanne », continue d’offrir un spectacle où les paysans eux mêmes sont les spectateurs qui se regardent joués par le retour des traditionnels marionnettistes de la politique.

L’œuvre de Michel-Rolph Trouillot nous fournit un certain nombre de concepts et surtout une méthodologie de questionnement pour comprendre l’histoire telle qu’elle se fait, à la fois comme histoire haïtienne et comme histoire du monde moderne. Sous réserve d’inventaire critique des problèmes qui auront été nécessairement laissés en chantiers en raison tout simplement de la dynamique de l’histoire, l’œuvre de Michel-Rolph Trouillot demeurera pour nous un formidable aiguillon. On peut estimer que la place centrale qu’il a accordée à la paysannerie fait aujourd’hui ombrage aux autres catégories tout aussi défavorisées de la population comme les masses populaires entassées dans les bidonvilles. Néanmoins rien n’empêche même aujourd’hui encore de voir la paysannerie comme ce concept historique et générique incluant dans son extension toutes les catégories des plus défavorisés de notre système social. Car, au fond, de quelque façon qu’on considère le concept des exclus, on retrouve en dernière instance cette caractéristique historique fondamentale qui consiste à renvoyer à la même condition historique de laissés-pour-compte à la fois les exclus primitifs (les paysans) tout comme les nouvelles catégories d’exclus. Au final – et chacun en jugera de lui-même – il est curieux de constater que plus d’un quart de siècle après la parution de son titre sur les fondements de l’Etat prédateur en Haïti, la plupart des concepts qui y sont abordés restent opératoires et que les questions que posait l’anthropologue à notre formation sociale, se posent encore aujourd’hui avec une actualité troublante. Nous y reviendrons dans un prochain article qui analysera un autre des chefs-d’œuvre de Michel-Rolph Trouillot (Silencing The Past : 1995) pour montrer comment le silence, l’oubli volontaire ou l’occultation de la lutte pour la reconnaissance des éternels laissés-pour-conte, s’opèrent au niveau même de l’histoire mondiale et, où tout a été fait pour que la seule lutte victorieuse d’anciens esclaves noirs de l’histoire universelle passe comme un non-événement.

 Josué Pr. Dahomey

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