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Les Lodyans de Charlot Lucien

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En avril 2012, Charlot Lucien a sorti son nouvel album CD, San bri, san kont (Ni bruits, ni querelles), une collection de six lodyans, dont la durée varie de sept à 13 minutes. Cet album confirme son statut de lodyanseur vedette et de porte-drapeau d’un genre jadis très prisé dans le milieu haïtien. Lucien est à son quatrième album, après Ti Oma, en 2001 ; Ti Cyprien, en 2003  et Grann Dede, en 2007.

Le premier récit de cet album, Les trois dames, est un commentaire social sur la polygamie, une pratique officieuse en Haïti, quand des hommes influents, en plus de leur foyer marital, entretiennent une ou plusieurs concubines. Des fois, ces hommes passent beaucoup plus de temps avec leurs femmes « du dehors » et leurs enfants « naturels » qu’avec leurs épouse et enfants légitimes. L’histoire se situe dans les années 90, avant la dissolution des Forces Armées d’Haïti, et se repose sur la tirade, « Ma dame, l’autre dame, et la dame de l’autre». Cette polygamie masquée a une haute portée légale, sociologique, et même politique, et perdure jusqu’à ce jour. Lucien aurait pu exposer davantage cette pratique et en faire la pièce maîtresse de cet album, en campant face pour face « la femme » et « l’autre femme », et en questionnant la source de cet argent qui se partage parmi ces foyers, car dans beaucoup de cas il s’agit de deniers publics.

Le deuxième récit, Enjenyè Dubreuil, touche à un phénomène contemporain: celui de l’internet. Comme tout narrateur astucieux, Lucien pratique à merveille le jeu des contrastes, en plaçant Enjenyè Dubreuil, un internaute invétéré qui passe son temps accroché à son portable, face à Ton Libérus, un simple cultivateur. Tout comme dans Le jeune agronome de Maurice Sixto, à la fin de l’histoire, le cultivateur se révèle plus sage et plus pragmatique que l’intellectuel. Ici, une fois encore, et comme l’a fait Sixto, Lucien décrit une élite intellectuelle hypocrite, déconnectée et parasite.

Cette veine satirique s’étend à Sonson moun fou, le troisième récit de cet album; mais là, il s’agit du contraste entre politiciens et malades mentaux. Cette lodyans est une reprise de l’un des meilleurs récits de l’album Ti Cyprien. Des ajouts, il y en a, dans la présentation des caractères, les reparties de Sonson, et les détails de son assassinat. A la fin de l’histoire, il semblerait que les politiciens, et même les plus doués, sont encore plus fous que des schizophrènes comme Sonson.

La chansonnette française, le quatrième récit de l’album, est une réminiscence des années d’adolescence de Barzol, l’ami et complice omniprésent du narrateur, Maître Coriolan. Mais, avec des emprunts par-ci par-là, des caractères qui peinent à s’affirmer, et une narrative qui ne finit pas de se chercher, Lucien trotte vers la fin de cette histoire, à bout de souffle, touchant un peu à tout : la naïveté des demoiselles de l’élite, l’affectation des Tante Lulus et Rose Altagrace, et l’abus verbal infligé aux domestiques.

Madan sara, le cinquième titre, rétablit le charme de l’album, en reprenant la thématique combative des protagonistes féminins des récits de Grann Dede. Madan Lobedyans, une commerçante dont les relations avec le pouvoir sont sous-estimées, et Joël Dieudonné, qui se croit bien branché à cause d’une poignée de mains échangée avec « Son Excellence », s’affrontent dans le bus Carmelle et Jeanne desservant la Nationale # 2, dans les années 70. Les caractères présentés à grand renfort de métaphores et d’images, et des dialogues variant d’un personnage à l’autre, font de ce récit l’un des mieux écrits de cet album.

Le dernier récit de l’album, une histoire vraie, nous parle d’un mécanicien, bòs Ti Boss, dont la diction anglicisée et les vêtements à la mode feront croire qu’il vient juste d’arriver de Manhattan. L’astuce de bòs Ti Boss – utilisant des moyens du bord pour dépanner le narrateur et son ami, Garcon Oreste -, est certainement le clou de ce récit, mais à l’arrière-plan il faut souligner certains aspects sociologiques mis en exergue ici par Lucien, tels l’américanisation de la culture haïtienne, la prépondérance du dollar, ou les retombées sociales de la présence des étrangers sur le sol national depuis le séisme du 12 janvier.

            Charlot Lucien a quelque chose à dire, et il le dit bien fort à travers son nouvel album CD. Ses récits adressent des sujets pertinents et même tabous de la société haïtienne, sous le couvert, bien sûr, du charme et de l’humour. Il démontre une fluidité de langage, un emploi du juste mot, une voix distincte, des dialogues bien à propos, et une constance du style. A ce titre, l’on pourrait transcrire les lodyans de Lucien et en faire un livre de nouvelles de bonne facture. De plus, les courts préludes de Manno Charlemagne et, un peu moins, les effets sonores surgissant çà et là à l’ arrière-plan ajoutent au charme des récits.

Il est certain que le grand public tarde à embrasser les lodyans de Charlot Lucien, bien que bòs Ti Boss, Madan Lobedyans, Tante Lulu, ou Enjenyè Dubreuil reflètent bien les différentes couches sociales du pays. A qui ou à quoi la faute ? Est-ce un manque de diffusion ou de promotion ? Ou est-ce simplement le refus d’oublier un peu Maurice Sixto pour donner sa chance à un lodyanseur contemporain, qui, d’album en album, se fraie un chemin dans le panthéon de la littérature orale haïtienne.

Charlot Lucien a produit son album CD san bri, san kont, maintenant il incombe aux directeurs et animateurs de radio de lui emboîter le pas, en présentant ces succulents récits à leurs auditeurs, qui ne manqueront pas de les déguster.

 

Mario Malivert

 

Charlot Lucien : San bri, san kont (2012), album CD.

Credit: Le Nouvelliste

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