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Le dieu des lampes et du silence

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C’est en présence d’un public avisé que la Fondation connaissance et liberté (FOKAL) a rendu, ce mardi 18 décembre 2012, un vibrant hommage à Magloire Saint-Aude. A l’occasion du 100e anniversaire de naissance du poète de “Dialogue de mes lampes”, qu’on surnomme “Le dieu des lampes”. Une conférence animée avec brio par Rodney Saint-Eloi et Michelle D. Pierre-Louis a mis en avant l’essentiel de la doctrine saintaudienne.

Né le 2 avril 1912 à Port-au-Prince, Magloire Saint-Aude compte parmi les rares poètes qui n’ont souscri à aucune idéologie. N’appartenant à aucune école poétique, il est l’homme de l’étrange pour certains et / ou l’homme du vide pour d’autres. Ceci n’étant pas en désaccord avec cela, il est considéré comme étant l’un de ces magiciens de mots dont la vie et l’écriture se recoupent, s’entremêlent ou se complètent dans une parfaite harmonie, laquelle laisse ébahis les mordus de la poésie autonome et libre. C’est un « être marginal, politiquement et idéologiquement irrécupérable ».

Sa poésie est un appel à la beauté de soi, une sorte de recherche d’altérité avec sa propre personne au détriment d’une morale  onctueuse, des convenances sociales et des tendances négrophiles qui, entre autres, constituent le motif de son absence dans l’anthologie publiée en 1948 à l’occasion du centenaire de la Révolution de 1848 par Léopold Sédar Senghor. Grand absent des grandes occasions, libre dans ses fulgurances et honnête dans ses dialogues avec lui-même, Magloire Saint-Aude, considéré par l’élite intellectuelle de son temps comme un révolté solitaire, aurait été l’un des plus grands poètes ayant zébré les lettres haïtiennes. Cependant sa quête permanente du silence, du vide et son désaccord avec les normes traditionnelles du discours poétique font de lui le poète de toutes les ruptures ; un poète qui fait peur.

Pour répéter l’écrivain Emmelie Prophète, «il était un poète sans autre cause que celle de la poésie elle-même. Une poésie qui, sitôt écrite, sitôt livrée, pouvait prétendre n’appartenir ni à son auteur, ni à un pays, ni à un temps ». Attention à ceux qui le listent parmi les  poètes surréalistes. Magloire-Saint-Aude esquisse une poésie hermétique, succinte et traversée par l’élan du silence, le vide et l’opacité qui irriguent son idéal éthique et esthétique . La souplesse de ses sonorités à la fois limpides et tonitruantes, les mots découpés avec une étonnante facilité, tout en lui est poésie et silence.

La musicalité de sa poésie est électrisante. Ses vers, avec cette puissance magnétique jusqu’ici non égalée, ont attisé la curiosité de plus d’un (dont André Breton, le pape du surréalisme), et font de lui une légende qui surfe au-delà du temps et de l’espace.

Extrait de Veillée (texte publié en 1956)

” La morte était couchée dans un lit étroit.

Noire et belle, elle semblait dormir, allégée, on

dirait, de la peine de vivre.

C’était au Bel-Air, la nuit, dans une ruelle

équivoque.

Dans la chambre mortuaire,

les assistants étaient comme écrasés sous le poids d’un lourd et mystérieux chagrin. Dans la  galerie, les voisins étaient assemblés, et c’était

un bavardage à mi-voix entre la mère de la

défunte et la baigneuse-de-cadavres. Celle-ci

fumait un mauvais cigare, en crachant. Elle

halenait l’ail.

On avait chuchoté que la trépassée n’avait pas

succombé à la maladie, et l’on assurait qu’elle

avait rendu le dernier soupir sans agonie.

Ce n’était pas, disait-on, une mort naturelle.

Comme, dans la galerie, on servait à boire, je

quittai la chambre de Thérèse (la mort

s’appelait Thérèse), et j’allai m’asseoir, sur

l’insistance de la madre, entre cette dernière et

la baigneuse-de-cadavres, qui me réclama,

aussitôt, avec autorité, du feu pour son cigare.

Je fis craquer une allumette, et, en approchant

la flamme près du visage de la baigneuse, je

remarquai qu’elle avait des yeux de hibou (ou de

sorcière), des dents aiguës de bête, des mains

horriblement calleuses. Nos regards, vifs

comme des éclairs, se croisèrent avant que je

fisse face à la serveuse qui me tendait un

thé-à-la-canelle. Je bus, puis une rasade de

clairin, et du café. Je secouai la cendre de ma

pipe, la bourrai, douillet, du merveilleux tabac

Splendid, à l’arrière-goût de chocolat.”

 

Dans la poétique saintaudienne, il est évident qu’on est face à une œuvre difficile et même impossible à repérer. Ni arrière-plan d’appartenance culturelle, ni sous-entendu ou présupposé clanique ou scolastique: C’est une poésie singulière qui vient de nulle part sinon du vide et du silence engendré par ses rasades de clairin. Un silence plutôt évocateur et éloquent dans lequel se dessine sa propre personne.

Ses recueils de poèmes: Dialogue de mes lampes, Tabou, Déchu, Dimanche, etc. valent la peine de les procurer. La célébration du centième anniversaire de naissance du poète se poursuit. Un film documentaire sera projeté ce mercredi 19 à la FOKAL à compter de 2h p.m. sur la vie de Magloire Saint-Aude et de quelques autres auteurs majeurs de la littérature et de l’histoire d’Haïti : Roussan Camille et Jean Fouchard, eux aussi centenaires cette année.

Lord Edwin Byron ebyronlord@gmail.com lordedwinb@yahoo.fr Twitter:@LordEdwinByron
Credit: le Nouvelliste

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