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LA GIFLE

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René Ouari d’une main distraite poussa l’un des battants de la fenêtre pour mettre à la raison un rayon de soleil couchant qui agaçait ses yeux. Il revint prendre place dans son fauteuil. Un dossier fermé était posé sur le tabouret en face de lui.
-Que serait votre réaction, monsieur Victor, si un jour, dans la tranquillité de votre domicile, vous receviez une gifle. Une gifle si violente qui vous voyez comme on dit les sept couleurs de l’arc en ciel.
-Qui me donnerait cette gifle, chez moi, en plus ?
-Personne… Vous la recevez tout simplement.
-Il faut bien quelqu’un pour me donner une gifle.
-Disons une main, dit Ouari d’un air pensif.
-Une main a toujours un propriétaire, au propre et au figuré, j’ajoutai-je.
Ouari sourit.
-Vos propose me rappellent ceux de Bernard Sourbier. Toujours aussi sceptique que vous.
-J’aimerais bien savoir ce qui se cache derrière vos paroles absconses, Ouari.
Ouari prit le dossier, l’ouvrit et se mit à la feuilleter.
-La gifle. C’est ainsi qu’on a classé cette affaire ainsi soumise à nous un mercredi de février 2007 par une certaine Nonia, une dominicaine, ex prostituée, mariée depuis deux ans à un certain Denis, douanier de son état. Elle est venue nous voir sous la recommandation d’un ami policier à qui la SAD a rendu un service appréciable dans le temps.
-Pourquoi la gifle ? demandai-je.
-Cette femme prétendait recevoir chaque semaine, le même jour, à heure fixe, soit à six heures du soir exactement, une gifle, toujours sur la joue gauche. Une gifle violente qui, en plus de sa violence, la laissait dans un état d’hébétude pendant au moins une heure. Cela se produisait même quand elle se trouvait en public. Les gens non plus ne voyaient pas qui donnait la gifle. Ils entendaient un coup et Nonia, notre cliente titubait, perdait l’équilibre et s’affalait à moitié inconsciente.
Ahuri, je regardai Ouari.
-Vous n’allez pas prétendre, Ouari que cette gifle venait de nulle part.
-Je n’ai jamais dit que cette gifle venait de nulle part. Nonia ne voyait pas qui lui donnait la gifle. Ceux qui se trouvaient à ce moment à côté d’elle non plus.
-Elle pouvait imaginer recevoir une gifle. Vous l’avez dit vous-même pendant que vous me racontiez l’affaire Jingle Bell. Le subconscient est capable de prouesses étonnantes.
-C’est la première chose à laquelle nous avions pensé. Mais vous êtes maintenant suffisamment habitué aux procédés de la SAD pour savoir que nous procédons toujours scientifiquement. Nous avons tenu à vérifier le fait par nous-mêmes. Nous avons fait venir Nonia à la SAD un samedi après-midi. Il y avait trois témoins : Sourbier, Immacula et moi. L’expérience a été filmée par deux caméras. Nonia était assise sur une chaise à dossier haut. À six heures exactement nous avons entendu l’impact du plat d’une main sur la joue gauche de la jeune femme. Elle est partie à la renverse avec la chaise. Notre observation a été confirmée par les deux caméras. Le visage de la jeune femme n’était pas beau à voir.
-Que faites-vous alors ?
-  Les déclarations de la jeune femme ayant été vérifiées, il nous fallait maintenant trouver l’auteur de la gifle. Vous l’avez dit vous-même. Pour une gifle, il faut une main et une main a un propriétaire au propre et au figuré.
-Cela a dû être facile pour vous de faire cesser cette agression. Vous m’avez parlé de ces rituels qui font fuir ou écartent les esprits.
-Ces rituels existent certes, mais encore faut-il avoir une certaine idée de l’identité de l’esprit. Il faut savoir aussi s’il a un commanditaire. Je vous rappelle que dans le cas de Jingle Belle, le rituel n’avait pas fonctionné.
-Ouari, vous avez dit vous-même que tout ceci avait été créé par les esprits des protagonistes, la puissance de leur culpabilité.
-Vous avez raison, grogna Ouari. Bientôt, vous serez aussi expert que nous à la SAD. Avec Nonia, nous reprenons tout depuis le début. Quand avait-elle reçu la première gifle ? Quelqu’un de son entourage avait-il subi la même agression ? Avait-elle dans le passé connu la même mésaventure ? Quelqu’un de sa famille surtout dans sa lignée féminine avait-il ainsi giflé ? Elle avait reçu sa première gifle trois mois, jour pour jour après son mariage avec Denis.
-Vous pensez immédiatement à une vengeance passionnelle. Une autre femme qui veut se venger de la dame ?
Ouari feuilleta à nouveau le dossier.
-Si c’est une vengeance passionnelle, pour nous bien sûr cela ne peut être autre chose la tâche est rude. Nonia a travaillé pendant des années dans des bars avant de rencontrer un client Denis, qui tombe fou amoureux d’elle avant de l’épouser. C’est un rêve que caressent beaucoup de ces dames. Rencontrer l’homme qui les gardera malgré le métier qu’elles pratiquent. Et les rares femmes qui ont cette chance suscitent bien des jalousies.
-Mais tous ne se font pas ainsi gifler, lui fis-je remarquer.
-Nonia a beau chercher, elle n’a aucun soupçon. Le problème c’est que cette gifle ne signifie pas seulement de la jalousie. Il y a dans ce geste une haine implacable. Jamais assouvie. Une haine qui ronge l’auteur ou le commanditaire de l’acte. Je parle au masculin, mais, je ne sais pourquoi, dès le début, Bernard Sourbier et moi avons pensé à une femme.
-Vous avez bien sûr pensé à interroger le mari.
-On l’interroge. Et c’est ainsi qu’on va apprendre un fait curieux auquel il n’a pas voulu accorder de l’importance.
-Quoi ?
-Avant sa rencontre avec Nonia dans un bar de Pétion-Ville, il était fiancé à une certaine Milie. Je ne vous donnerai pas trop de détails sur le personnage. C’est une femme qui était connue comme quelqu’un de très religieux. Elle fréquentait assidument une église. Cela a été un tel choc pour elle d’être abandonné par Denis, qui va en plus épouser Nonia, une femme représentant pour Millie le symbole  de la dépravation, de la corruption, qu’elle va sombrer dans la folie. Elle est toujours enfermée dans un asile psychiatrique.
-Ce serait elle, l’auteur de la gifle ?
-Nous avons tenu à la voir. On n’a rien pu obtenir d’elle. Elle tenait des propos complètement incohérents concernant la grande prostituée de Babylone. À un moment de cet entretien impossible elle est même devenue violente et n’était-ce la présence d’un gardien, on aurait passé un mauvais quart d’heure.
-Denis son ex-fiancé était présent ? demandai-je.
-Non, dit Ouari. Quand on a voulu lui parler de son ex-fiancé, elle n’a eu aucune réaction. Elle a continué à débiter ces diatribes contre la grande prostituée de Babylone. On a cité aussi le nom de Nonia. Rien.
-Qu’avez-vous fait alors ?
-J’ai eu l’idée par la suite de demander au médecin principal si la malade n’avait pas un comportement curieux les samedis en fin de soirée. Pour Bernard Sourbier et moi, cela a été un choc.
-Je vous écoute avec attention, Ouari.
-Le samedi dès quatre heures de l’après-midi, la malade habituellement agitée se calmait brusquement. Elle tombait à genoux et se mettait à scander ces mots : Denis, veux-tu me prendre pour épouse ? Denis veux-tu me prendre pour épouse ? Cela continuait comme cela jusqu’à ce que six heures sonnent. Alors, elle se levait brusquement et une haine suprême peinte sur le visage, elle assénait une gifle à une personne invisible en hurlant : « Maudite ! » Puis elle se laissait tomber sur sa couche et s’endormait immédiatement pour se réveiller le lendemain matin.
-Ouari… Vous n’allez pas me faire croire que…
-Quelle explication d’autre, monsieur Victor ? Nous avons obtenu du médecin qu’on empêche cette malade d’effectuer son étrange rituel du samedi. Nonia n’a reçu aucune gifle. On a lâché la bride à Millie. Elle a recommencé son rituel. Les gifles ont repris.
-Comment cette histoire s’est terminée ?
-Contenir la folie de l’ex-fiancée de Denis n’était pas possible. Jusqu’à sa mort, elle gardera cette haine pour Nonia, cette ancienne prostituée qui lui  a ravi son homme. J’ai dû trouver une parade à cette puissante projection d’énergie mentale négative. Cela a fonctionné puisque jusqu’à ce jour, Nonia mène une vie normale avec son mari. L’énergie projetée par la folle n’atteint pas notre cliente, mais cela Millie ne le sais pas.
-Et cette Milie ?
-Chaque samedi, elle continue son effrayant rituel. Elle gifle sa rivale… Elle la gifle. Elle la giflera jusqu’à son dernier souffle.
-Votre protection tiendra ?
-Je l’espère, murmura Ouari. Je l’espère.

Par Gary Victor

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