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Pas d’âge pour aimer Tabou-Kassav

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J’ai leurs DVD, je connais leurs textes par coeur, je suis un mordu de leur musique… Mais je n’avais jamais été à un de leurs concerts, jusqu’à vendredi dernier. Deux ténors caribéens, deux bands qui me tiennent toujours en haleine… Cette fois sur une même scène, pour un moment unique, le groupe Kassav de la Guadeloupe et notre Tabou Combo national.

J’arrive au Parc historique en pleine prestation de Kassav. Zut ! ils ont déjà commencé… « Kay manman latè te tranble. » En effet, je tremble d’impatience dans la longue file d’attente qui présage de la foule qu’il y a à l’intérieur. Sans retenue, je l’avoue, je passe devant plusieurs personnes et je pénètre dans l’enceinte attrayante et grouillante de bonne humeur.

En deux pas je me mélange à la masse en liesse, et en un souffle l’euphorie m’envahit. M vin danse pou tout kòb mwen ! Jocelyne Béroard, la diva de Kassav, me le rend bien avec « Solèy », « Tim tim », « Siwo », interprétés avec toute la ferveur d’il y a vingt ans… Jean-Philippe Marthély, à la fois calme et alerte, ne fait qu’en rajouter avec « Rete » et « Madjana » ; et surtout avec ses impressionnants talents d’animateur qui devraient bien faire des émules parmi nos musiciens. La foule devient rapidement « la bande à Pipo ». Jacob Desvarieux, quant à lui, toujours en cerise sur le gâteau, avec son indescriptible voix, finit de créer le délire avec « Soulaje yo » et le célèbre « Zouk la se sèl medikaman nou ni ».

L’entracte est assuré par notre bon vieux Valmix (je ne l’ai pas vu sur le carton d’invitation, a-t-il encore changé de nom ?). Mon adrénaline n’a pas fini de monter… Du house, un peu de rabòday, Fanorah et Daphney qui me rejoignent pour pump it up, et Tabou qui se prépare ! Hum… tonight gonna be a good night!

Et arriva le moment que j’attendais tant, depuis quand je me transformais en Shoubou, Herman, Fanfan Ti Bòt, Ti Kapi… devant ma télé ; depuis quand je dansais chez moi un concert entier de Tabou… Ils sont là devant moi, en vrai ! Les musiciens de Tabou Combo investissent la scène l’un après l’autre. Je ne sais pas pour les autres, mais je sens l’effet magnétique de leur aura de génie, de leur œuvre de 44 ans. Et quand Shoubou entonne les premières notes de « Bese ba », ma voix se perd dans les décibels, mes mains balaient le néant et mes pieds ne touchent plus le sol. Pour mes 23 ans, quelques messieurs et dames d’âge mûr s’étonnent du fait que je chante sans hésiter et danse comme un habitué « Boléro jouk li jou », « Zap Zap », « Bebe Paramount », « Aux Antilles »… Mais, chers aînés, sachez que, pire que vous, je suis un malade de Tabou ! Mes amies de ma génération en restent baba. Mwen menm, m vin pou sa, « se Tabou, sa se Tabou ! »

Michel Martelly monte sur scène pour chanter « Lakay » ! Il ne manquait que ça pour l’apothéose. Foul la dechire. A ma droite, une dame est en larmes, tellement elle crie. Feux d’artifice, ciel étoilé, sentiment de fraternité, trois ou quatre générations s’entremêlent pour donner son aspect magique à la fête. Albert Chancy, Jean-Philippe Marthély, Yvon Jérôme, Shabba, Roberto Martino… tous sur une même scène, improvisant, émouvant un seul public conquis. Tout se résume au Fenomèn Tabou !

Michel Martelly reste. Il est tantôt choriste, tantôt lead. Il tourne presque le spectacle en un show à la Sweet Micky ! Moi, je ne demande que ça ! Mon groupe, mon président, mon pays ! « Ayiti cheri, m renmem w pou lavi ! »  Quand Tabou entame « New York City », c’est là que l’on devient littéralement fou, et l’on joue volontiers le p’tit jeu. Je me sens proche de la fin du show. Alors je fais comme tout le monde, m bay tout ti rès ki rete a. Light is coming ‘’my’’ way ! J’oublie mes amies (désolé !) Je me surprends à « danse kou mabouya », pour ensuite crier, comme le sont mes sens, « the roof is on fire ». Pye m pa ret atè ditou, et ma chemise a besoin d’être essorée… deux fois.

 Oh, que j’ai sué, que j’ai kiffé ! Merci, DG, pour ce cadeau. Tu as sacrifié pour une fois ton groupe préféré pour le baptême de feu d’un novice qui en est le premier fan. Ah, s ak pa t la yo rate wi ! Pour moi, ce n’était pas un match, un challenge ou un affrontement. C’était la démonstration d’un Kassav dont le professionnalisme devrait inspirer nos groupes, d’un Tabou qui devrait faire la leçon à TOUS nos djaz.

Tabou-Kassav, un must. Tabou-Kassav, la communion entre toutes les générations. Tabou-Kassav, mon premier grand concert ! Tabou-Kassav, mon kif !

 Jean-Philippe Étienne etiennejeanphilippe08@gmail.com

Credit: le Nouvelliste

Des initiatives novatrices dans le secteur culturel

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Cette première moitié du mois d’août ressemble fort à une sorte de « rentrée » pour le secteur culturel haïtien. Au moins trois projets de grande importance voient le jour : La Maison des écrivains, Résidence Georges Anglade a accueilli hier 8 auteurs venus des régions et sera inaugurée le vendredi 10 à 18 heures, en présence des écrivains membres du Centre PEN, Association des professionnels de la plume, de personnalités officielles et du monde de la culture et des arts. Les vendredis littéraires, ce même vendredi 10, reprennent du service au Centre Culturel Anne Marie Morisset à Delmas, une importante revue de littérature, de critique et de théorie sociale est prévue pour la mi-septembre; en phase de finition, elle sera lancée au début du mois de septembre.

Située au no 10, rue du Souvenir, à Thomassin  32, La Maison des écrivains, Résidence Georges Anglade, est la première résidence permanente d’auteurs de toute l’histoire d’Haïti. Toute l’année, des auteurs haïtiens, des ailleurs d’Haïti et étrangers, membres d’un des 140 centres PEN dans le monde, peuvent s’y installer pendant un certain temps pour entamer, avancer ou terminer un projet d’écriture. La Maison des écrivains ambitionne légitimement d’être un lieu de cohésion, d’échanges, de création. Ce projet d’une grande générosité a reçu l’appui de nombreuses personnalités de tous les secteurs, toutes sensibles au fait que les écrivains sont les meilleurs ambassadeurs du pays, en temps normal comme en période de catastrophes (comme après le 12 janvier 2010).

La manifestation hebdomadaire « Les vendredis littéraires » inaugurée en 1994 est devenue une véritable institution. On trouvera peu de Port-au-princiens, intéressés un tant soit peu à la littérature, la chanson, les bonnes et belles rencontres qui n’aient jamais assisté à un vendredi littéraire. Les Vendredis littéraires de l’Université Caraïbes sont la preuve, comme l’a si bien dit l’écrivain Lyonel Trouillot dans un entretien au Nouvelliste en début de semaine, qu’il y a des choses qui durent dans notre pays. Interrompus par le séisme du 12 janvier 2010 auquel n’a pas résisté l’Université Caraïbe, c’est au Centre Culturel Anne Marie Morisset, à Delmas, que le rendez-vous est fixé. Ce qui change avec cette reprise, c’est que « Les vendredis littéraires » seront accompagnés d’ateliers d’écriture, offerts gratuitement. Il s’agit, toujours selon Lyonel Trouillot, d’accompagner sans prétention ni pédanterie celles et ceux qui entrent en écriture, toujours dans l’idée d’une restitution et dans l’idée de renvoyer la littérature à sa vérité : celle du texte.

Il n’y a encore aucune communication officielle sur  la revue de littérature, selon ses directeurs et son comité de rédaction, tout est quasiment près. A un moment où se pose de façon dramatique la question des circuits de légitimation, cette revue de littérature, de critique et de théorie sociale, pilotée par des écrivains,  poètes, historiens, universitaires, vient combler un grand vide et a manifestement de beaux jours devant elle.

 

Emmelie Prophète

Credit: Le Nouvelliste

Ecrire ou l’art de rajeunir : à l’école de Rabelais, de Rimbaud et de Brouard

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Je ne pouvais plus tenir dans le monde de la science où le hasard m’avait conduit. Le hasard de la vie en Haïti telle qu’elle fut dans les années 60. Quarante ans après, je charrie dans mon havresac toute une carrière d’endocrinologue vécue ailleurs. Utilitaire bien sûr, mais très utile heureusement. Cela m’a permis de me construire loin de mon pays, mais en contrepartie cela m’a fabriqué un corset étouffant, hélas. Il y a quatre ans, je ne pouvais guère souffler mes 62 bougies avec l’aisance qu’il fallait. Quelque chose comme un boulon foiré clochait dans la respiration. L’inspiration (dans le sens de la gâterie de la muse) donnait forcément des signes de ratage. Alors,  j’ai jeté le manche après la cognée, abandonné volontiers les quartiers de mon ancienne vie, pour emménager ailleurs. Prof de médecine aux Etats-Unis et fatigué de science, je vous assure que je me détruisais l’âme dans le sens quasi rabelaisien de l’idée. Mais Il faut certes aller plus loin que le docteur Rabelais. Adieu cher maître ! Trop de science, même avec un excès de conscience, est encore ruine de l’âme.

Un coup de pied dans la fourmilière et me voici dos à dos avec mes premières amours. Je suis un toubib consciemment et volontairement remisé pour cause de littérature. Né de nouveau, j’ai posé l’acte ultime de la cassure. Je suis devenu du même coup un écrivain de 25 ans (mes premiers écrits ont le même âge). Je me porte à merveille dans mon univers neuf, respirant librement, irrespectueux de mes heures de sommeil. Vie d’artiste. Merde à la discipline ! Et je vous le jure, j’adore les choses telles qu’elles sont désormais … Tchecov m’en est témoin. Témoin aussi Joël Des Rosiers, deux fois mon collègue par le scalpel et l’encre. J’ai plaqué ma jalouse épouse, la médecine, mauvaise coucheuse,  pour aller pacser avec ma maîtresse, la littérature, plus facile à vivre.  Et je me suis surpris à écrire dans Parfum de Bergamote :

la poésie m’éclaire

dans mes lombes s’ébat

devient ma partenaire

m’enjoint de mettre bas

suprêmement vaincu

je tremble en mes artères

et la science cocue

m’accuse d’adultère

Mon stylo : un pinceau, je souhaite.  J’aime les peintres. Ils gèrent sans le savoir un atelier d’écriture. J’ai un peu appris à écrire en les observant . Et je n’ai pas pu résister à produire  avec  le photographe Frantz Michaud un livre mémoire sur l’art haïtien ( Rêver d’Haïti en couleurs, Montréal 2009). Chaque œuvre à mon sens est leçon magistrale, résumé de livre, bouquin de poésie. Toujours une perspective, une composition, des descriptions, de la lumière. Je comprends enfin la couleur des voyelles saisie par le poète, cette fabuleuse fonction chromatique qui traverse l’arc-en-ciel de l’alpha à l’oméga. J’arrive à saisir finalement la vocation sculpturale de tout poème immortel qui prend forme sous la plume ciseau, comme un rêve de pierre baudelairien…

Ah, le bien-fondé des célèbres lieux de retraite littéraire réels ou souhaités, Ferney, les îles de Guernesey, de Jersey,  La Gonâve, La Tortue, l’Ile-à-Vache, Les Cayemites. Des coins cachés et vertueux  d’Haïti, de quelques oasis de Port-au-Prince la mal connue, des provinces, des Abricots ou de Jérémie, mon propre petit coin de pays. Du jardin secret si cher au poète maudit ! J’ai failli être vieux jeu et en retard sur la vie. Adieu l’Amérique du Nord, où j’ai concocté mes recettes de cuisine à la sauce scientifique, berceau de mon côté pervers à la Frankenstein! Je réintègre ce que j’ai toujours appelé « ma poche des eaux » : le pays natal. Pour y vivre en bonheur et en littérature. Ma cahute est cachée dans un foisonnement de gingembres rouges,  de cordylines, de néfliers, de manguiers. J’ai pris un coup de jeune dans le griffon de l’encre, dans le jardin des mots. Moi qui croyais avoir un peu perdu de la fraîcheur de mes neurones.

Plusieurs mois après mes cabrioles, mes danses folles exécutées à la cadence de ma Rythmique Incandescente (Riveneuve, Paris 2011), va paraître  À Chacun son Big-bang (Zellige, France, septembre 2012). Pourvu que ce titre explosif de roman fasse jaillir un geyser. À 25 ans, mon nouvel âge, je me retrouve dans la cour des jeunes. Je fais comme tout le monde, je repars à zéro dans mon pays au sempiternel big-bang, ma terre de commencements et de perpétuels recommencements. Je tremble devant les frasques de la jeunesse sans avoir le droit de sermonner quiconque. Je vois Rimbaud, roi du bordel et du dérèglement, aussi bien que Carl Brouard, son cousin, le poète clochard  de Port-au-Prince et du marché Salomon. Peut-on être un jeune et génial  écrivain et en même temps savoir bouder l’indiscipline ? On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

Jean-Robert Léonidas

Credit: Le Nouvelliste

Le bon lecteur

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Le bon lecteur entre dans le livre avec un projet en tête. Toute lecture, sans projet, se termine souvent sur peu ; le lecteur ne pige pas grand chose. Quand il fouille un livre, celui-ci cherche à saisir, à cerner la pensée d’un auteur, à pénétrer ses objectifs  et, surtout, à tirer son propre savoir de l’ensemble. « Je sors avec quoi de ma lecture  », se questionne-t-il ? Je dois sortir avec quelque chose : une inquiétude, un dérangement ou ma propre création.

Le bon lecteur démarre sur un principe de base : garder en tête qu’il est co-auteur du livre, aux dires de Roland Barthes ; qu’il doit sortir « win- win » (gagnant –gagnant) dans l’échange avec l’auteur. Tout, dans sa vision, prendra forme de création. Du livre, de son environnement, tout deviendra des éléments pour sa propre créativité.

Le bon lecteur décuple ses facultés de savoir, de comprendre, d’apprendre, de voir grand. Il diversifie ses lectures ; il ne dépose pas tous ses œufs dans le même panier. Il ne lit pas que des œuvres d’auteurs français, de classiques ou d’écrivains connus ou populaires; il cherche à pénétrer la pensée d’autres écrivains; il cherche l’équilibre en son for intérieur: des romans, des contes, des nouvelles, de la poésie, mais aussi des essais, d’autres types d’œuvres: des autobiographies, des biographies, des  philosophies, des livres d’histoire, des livres de science, de neuropsychiatrie; relire également Alexis Carrel, et ces piliers de toujours: Platon, Aristote et, plus près de nous, Alexis de Tocqueville, etc. Ce qui nécessite, de sa part, plus de réflexions, plus d’engagement, voire des questionnements, davantage d’implication.

 D’ailleurs, il s’évalue souvent à la lecture d’un grand nombre de livres : « Qu’est-ce que j’ai retenu de ces bouquins ?» Il faut s’injurier quelque fois ; s’invectiver, se casser la tête pour pénétrer les idées des auteurs lus, comme aussi, en tant que lecteur, se valoriser, s’apprécier. Je ne dois pas subir les idées des écrivains : je dois discuter avec des amis ou, tout bonnement, écrire ce que je pense, ajouter mes propres réflexions. Devenir moi-même aussi un écrivain. La lecture doit me grandir.  « N’est-ce pas que j’ai beaucoup appris de mes incursions dans les livres ? »

Le bon lecteur polémique avec lui-même : ses échanges avec les autres renforcent sa capacité de lire, de comprendre, d’apprendre, d’aller plus loin. De produire lui-même.

En tant que lecteur, je résume ce que je fais avec et dans le livre : je ne lis pas que des romans, mais aussi des biographies, des autobiographies, des essais, de la poésie, des contes, des nouvelles, des écrivains anglais ou américains en texte original, des philosophes, des journalistes pour couvrir l’actualité. Je découpe ces ouvrages, au fil de mes heures de lecture. J’y apprends à lire, à penser,  à écrire, à reformuler mes propres idées,  voire à changer ma vie, à libérer ma propre source d’inspiration.

Wébert Lahens webblahens@yahoo.fr

Credit: le Nouvelliste

Wendyyy, la nouvelle étoile du rap

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Sa hardiesse, son nom, et ses lyrics font de lui le sujet des jeunes mélomanes d’aujourd’hui. Wendyyy est dans nos murs, et il entame une tournée enrichissante, la première de sa carrière. Le jeune haïtien qui vit en Guadeloupe a reçu un accueil digne du king qu’il se dit être, et qu’il doit prouver pendant son séjour.

Son nom est Duvert Wendy. Il est né à Léogane le 23 mars 1989. À treize ans, il immigre à la Guadeloupe où il continue ses études classiques. A l’école, Wendy est un élève appliqué qui se fait remarquer parmi les deux meilleurs élèves de sa classe. Pourtant, c’est un enfant turbulent, enquiquineur. Il est élevé avec un frère et une sœur dans une famille à revenus moyens qui fait de son mieux pour assurer l’instruction de leurs enfants.

Se décrivant come un sage, gentil, sensible et respectueux, Wendy fait ses débuts en 2003, dans une cour de récréation. « Il y avait toujours un freestyle session aux heures de récréation. Les élèves apportaient tout le matériel nécessaire pour le son. Un jour, j’ai décidé de participer, j’ai chauffé la cour. Le lendemain tous mes camarades m’attendaient encore et voila ! En moins d’une semaine j’étais le chouchou de l’école et décidai de mettre sur pied un studio. »

Ce succès inattendu n’est pas sans conséquences sur les résultats scolaires de Wendy, la musique était devenue sa seule passion, il ne passe pas deux heures sans qu’il ne soit dans son petit studio. En 2005, l’artiste fait sa première apparition sur scène au 590 Jarry, un night club qui restera à jamais dans sa mémoire. Conscient de ses faibles résultats à l’école, Wendy prend du recul sans pour autant arrêter d’écrire. 2006, il diffuse sa première musique sans grand succès. Un an après, « Traka » lui présente comme un artiste authentique aux yeux des internautes qui visitent sa page youtube. L’impact de « Traka » est si grand qu’il décida de l’ajouter à son nom d’artiste, et d’en faire le nom de son studio. Duvert Wendy devient Wendyyy Traka, un jeune artiste qui essaie de se lancer.

En Guadeloupe, comme c’en est le cas dans le reste des Antilles, le rap n’a pas une grande considération. Le compas, le dance hall, le zouk occupent les principaux canaux de diffusion, ses confrères là-bas le soutiennent, mais ce n’est pas suffisant. Wendyyy Traka amplifie sa notoriété, il s’ouvre au marché du HMI. Haïti est beaucoup plus ouvert, il en fait sa nouvelle cible.

Le public haïtien aime ce qu’il chante, il rappelle un peu G-Bobby Bon Flow avec ses mots truculents, une façon de chanter qui lui est sienne. Wendyyy est original. Ses textes parlent de lui comme beaucoup des rappeurs de sa génération. Il s’autoproclame Roi (King), s’en fout des secteurs et des labels, il ne porte pas de mouchoir, n’est ni blood, ni mafia, il se dit unique, d’un talent inégalable. Wendyyy fait aussi honneur à la femme dans une musique titrée « Ou dwe respekte fanm » ; il déclare sa foi en Dieu dans « The prayer » ; et parle peu des autres sujets sinon que de lui et de son talent.

Rentré, en Haïti le jeudi 2 août dernier, il enflamma un club à Carrefour vendredi et le Parc Midoré samedi avant sa grande déception dimanche à Mango’s Lounge où moins de cent personnes ont fait le déplacement. « Il y a eu un problème de planification, nous a-t-il. J’ai deux affiches à Mango’s l’une le 5 et l’autre le 11 ; la promotion a été faite pour l’une et non pour l’autre. Je reste confiant et samedi les Pétionvillois auront pour leur compte. » 

Actuellement au Cap-Haïtien pour sa première prestation en province, Wendyyy s’est prononcé sur sa séparation avec Abdias Laguerre, son manger. L’artiste précise : « On n’a pas pu nous entendre. Abdias allait être plus qu’un manager, il voulait, comme disait-il quelque chose de très commercial. Selon lui, certaines de mes chansons doivent être revues. Moi, je chante ce que je vis, mes émotions, ma conception des choses. A partir de cette différence, on a tout cessé. Je ne veux pas être sous un label, je n’ai besoin que de quelqu’un qui puisse me représenter.» Avec Yves Paul Démesmin, son nouveau manager, à ses côtés, Wendyyy attend la fin de cette tournée pour se pencher sur la démo qui annoncera son premier album. Trois vidéos seront tournées, y compris celle avec Mac-D. Paul reconnaît que Wendyyy n’est pas facile à gérer, mais que c’est un honneur de travailler  avec lui. « L’artiste est bon  et le public l’adore. Nous avons un agenda rempli, vingt dates sont déjà retenues et d’autres sont en cours de traitement. »

Les préférences de Wendyyy Mes artistes préférés sont G-Bobby et Beken. J’aime K-libr pour ses textes, et MRJ pour son authenticité. Je dessine assez bien, fais de l’infographie et joue au basket-ball. Je ne suis pas attaché à la mode mais on voit que j’ai du swagg. Côté coeur, j’ai une petite amie à New jersey. Sachez aussi que je ne me base pas sur l’aspect physique d’une fille, je préfère celles qui sont intelligentes. J’ai un secret : je mange beaucoup.

Plésius Junior LOUIS (JPL 109) junior.jpl007@yahoo.fr

Credit : Ticket Magazine

21 -28 Oktòb 2012 nan lakou Dabòn – Leyogàn (Ayiti)

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T-Vice, 20 ans déjà !

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Propos recueillis par Daphney Valsaint Malandre

Août 1992 – août 2012 : T-Vice, au mieux de sa forme, célèbre ses 20 ans d’existence. Du sous-sol de leur maison à Morne Calvaire aux bals de graduation en passant par les fêtes de salon, Roberto et Reynaldo Martino ont parcouru bien du chemin avant de pouvoir s’ériger en « Mèt beton » sur le Champ de Mars. Soutenus dès le début par leur mère et manager Jessie Alkhal, ils ont été accompagnés d’amis, Dimitri Craan, Fritz Joassin, Eric Emile, James Cardozo et Gérald Kébreau, qui sont vite devenus des frères avec lesquels ils ont formé le groupe T-Vice. D’autres, en l’occurrence Olivier Duret, Eddy Viau et Ti-Pierrot Alkhal les ont rejoints en cours de route. 8 albums studios, de nombreux vidéos et albums live, une multitude de prestations plus tard, le groupe n’a cessé de gagner du terrain. Roberto Martino, lead vocal du groupe, revient sur ces 20 ans de succès continu mais surtout de dur labeur.

1992 – 2012. Que de chemin parcouru par le groupe ! Quels sont les sentiments qui vous animent pendant que vous célébrez ce 20e anniversaire ?

De la fierté et beaucoup de joie ! Il n’a pas été facile de survivre dans l’industrie musicale haïtienne où il y a tellement d’obstacles et de déceptions. Mais on a réussi !

Citez-nous certaines des grandes réalisations du groupe au cours de ces 20 ans d’expérience.

On a réussi à s’ériger comme « Mèt beton ». Il s’agit là d’un point extrêmement important. Mais aussi, on a beaucoup joué à l’extérieur du pays. On a été le premier groupe konpa de la nouvelle génération à jouer au Panama, en Hollande, en Suisse et en Belgique. Il en a été de même en Nouvelle-Calédonie et à Bercy, en France. Cette dernière prestation m’a particulièrement marqué. On était le premier groupe haïtien à y performer et la réaction du public a été plus que positive !

Vous êtes sortis de très loin pour arriver là où vous êtes aujourd’hui. Comment y êtes-vous parvenus ?

On a toujours employé notre propre stratégie, qui consiste en un savant mélange  de discipline et des différentes innovations qu’on n’a pas arrêté de faire. On est aussi toujours restés humbles et ouverts aux critiques et suggestions.

T-Vice est resté soudé pendant que d’autres groupes se sont formés, reformés ou démantelés. Comment avez-vous réussi ce tour de force ?

Notre force réside dans la façon dont nous abordons le business. On considère T-Vice comme une institution. On vit comme des frères et on s’assure de faire passer les besoins et les intérêts du groupe avant ceux des différents membres. Il n’a jamais été question pour aucun de nous de s’investir dans une carrière solo ou autre, par exemple. Et aussi, on n’a jamais cessé d’innover et on tient toujours compte des suggestions que nous font les fans.

T-Vice est aussi soumis à beaucoup de pression de la part de ses compétiteurs. Comment gérez-vous cela ?

La compétition est très rude et nos compétiteurs travaillent ardument. Mais cela ne fait que nous motiver davantage. Cela nous encourage à travailler encore plus dur et à continuer à offrir ce qu’il y a de meilleur à notre public.

T-Vice est au sommet de sa forme en ce moment. Ses musiciens ont certes mûri au cours des 20 dernières années, mais quand même ils ne sont plus tout jeunes. Songez-vous à mettre du sang neuf au sein de groupe ?

Quand les gens entendent que T-Vice a 20 ans, ils ont tendance à penser que les musiciens du groupe sont vieux. Ce n’est nullement le cas. On est majoritairement en plein dans la trentaine au sein du groupe. Ti Eddy et Sonson ont d’ailleurs 25 à 26 ans. On a commencé très tôt et on est tous encore très jeunes. On a encore le temps de tirer profit de nos expériences et surtout d’en faire de nouvelles.

Le groupe T-Vice a offert son soutien au président Michel Martelly lors des dernières élections. Il se dit qu’en raison de cela, le groupe a bénéficié d’un traitement de faveur aux 2 carnavals. Qu’en dis-tu ?

On a de bons rapports avec le président. On ne le nie pas. Je déplore simplement que certains utilisent ce fait pour expliquer leurs échecs. Nous ne sommes d’ailleurs pas le premier groupe qui entretienne de bonnes relations avec un président. Djakout Mizik, par exemple, a été dirigé par le commandant de la CIMO. Toutefois, ces accusations ne sont nullement fondées. T-Vice a eu les mêmes équipements, le même char et la même sonorisation que Djakout # 1, notre rival attitré. Musicalement, on a fait nos preuves et seuls les mauvais perdants ne voudront pas l’admettre.

Au fil des années, le groupe T-Vice a fait l’objet de nombreuses autres accusations. Comment vivez-vous cela ?

Il est normal qu’un groupe qui est resté aussi populaire durant toutes ces années fasse l’objet de controverses. Ils sont nombreux à espérer qu’on finira par échouer.  C’est d’ailleurs dans le but de nous voir toucher le fond qu’ils font circuler toutes ces rumeurs. Nos moindres faits et gestes sont surveillés, commentés et souvent mésinterprétés. Les erreurs qu’on pardonne volontiers à d’autres ne nous sont pas pardonnées. Lorsqu’un groupe totalise une moyenne de 8, on lui accorde facilement 10. Mais, lorsqu’il s’agit de T-Vice,  nous devrions mériter 30 pour qu’on  nous accorde 10. Rien n’est facile pour nous. Nous devons constamment nous surpasser pour obtenir le crédit que nous méritons.

T-Vice est désormais un ténor de la musique haïtienne qui a fait ses preuves. Quels conseils donneriez-vous à un jeune groupe qui essaie de se lancer dans le monde musical ?

Toujours rester humble, mais aussi travailler et croire en leur potentiel ! Certains jeunes pensent que la drogue peut les aider à trouver de l’inspiration. C’est entièrement faux. On peut réaliser de grandes choses sans être sous l’influence de la drogue. Il leur faut aussi toujours croire en leurs rêves et toujours tâcher de présenter quelque chose de différent. Ce petit quelque chose de différent fera leur originalité et portera  les autres à les apprécier. Outre cela, il y a aussi la discipline qui est indispensable à un groupe qui veut percer.

Y a-t-il quoi que ce soit d’autre que vous souhaitez accomplir avec le groupe ?

Il y’a tellement de choses que l’on rêve d’accomplir. J’aimerais contribuer à donner au konpa l’essor que le reggaeton a eu quelques années plus tôt. Je voudrais que les musiques de T-Vice ou de n’importe autre groupe à tendance konpa tournent sur les grandes stations de radio américaines comme Power 96. On travaille justement dans ce sens en essayant d’obtenir de nombreuses collaborations qui pourraient apporter plus de visibilité à la musique haïtienne. Mais entre-temps, on travaille sur un nouvel album qui devrait être disponible avant la fin de l’année.

Qu’avez-vous prévu pour la célébration de votre anniversaire ?

La véritable fête c’est le 7 août, en souvenir de notre première prestation à l’hôtel El Rancho. On a prévu un ensemble de festivités réunies sous le terme de « T-Vice, 20 ans déjà » qui se tiendront pendant tout le reste de l’année en Haïti, à Boston, à Montréal et un peu partout où nos fans se trouvent.

Propos recueillis par Daphney Valsaint Malandre
Credit: Ticket Magazine

Reprise des Vendredis littéraires de l’Université Caraïbe

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Il n’y a que de grandes nouvelles dans le secteur culturel en ce début de mois d’août. Les Vendredis littéraires reprennent, la Maison des écrivains, Résidence Georges Anglade, ouvre ses portes en accueillant maints écrivains venus de nos régions. Elle sera inaugurée le vendredi 10 août 2012. Ces deux projets ont été soutenus par le projet Arcades. Le Nouvelliste a rencontré Lyonel Trouillot au sujet de la reprise des Vendredis littéraires.

LN : Lyonel Trouillot, les Vendredis littéraires, c’est déjà une longue histoire avec les écrivains, les artistes depuis des années. Parlez-nous en un peu ?

 LT: Nous les avons inaugurés le 16 décembre 1994, dans une logique d’autoflagellation qui alimente la déresponsabilisation. Certains disent ici que rien ne dure. Voilà bien une preuve de quelque chose qui dure. Les Vendredis littéraires de l’Université Caraïbe ont été interrompus par le séisme du 12 janvier 2010. Je crois que leur longévité tient à la simplicité et au caractère démocratique de la formule : des travailleurs du texte, de la chanson, de l’écriture théâtrale de tous âges et de toutes tendances qui présentent leur travail à un public venu les écouter. Sans exclusion, ni exclusivité. L’entrée est gratuite.  On ne paye que (à prix modique) la bière, le soda ou la « fritaille » que l’on consomme.

 LN : Qu’est-ce qui va changer avec cette reprise dans un nouveau local, le Centre culturel Anne-Marie Morisset ?

 LT : Au fond, rien. Les Vendredis littéraires de l’Université Caraïbe se feront désormais au Centre culturel Anne-Marie Morisset. La logique demeure la même : rassembler les créateurs et les amoureux de la littérature. Sur le plan organisationnel, logistique, cela facilite grandement les choses de pouvoir bénéficier des structures du CCAMM. Grâce au soutien financier du projet ARCADES et aux efforts de la fondation Anne-Marie Morisset, nous pourrons maintenant enregistrer les Vendredis et aider à combler le déficit d’archives dans le domaine littéraire. Les éditions de l’Université Caraïbe publieront aussi une anthologie permanente des Vendredis littéraires sous la forme de cahiers paraissant tous les deux mois, et réunissant des textes choisis par un comité sur l’ensemble des textes lus durant la période couverte par chaque cahier.

 LN : Les Vendredis littéraires, c’est un lieu d’expression, d’échanges où on a fait la connaissance de pas mal de jeunes écrivains qui entre-temps ont fait du chemin. Pensez-vous que la reprise de cette manifestation va encore permettre de découvrir de nouveaux talents ?

 LT :C’est vrai que nombreux sont les écrivains aujourd’hui confirmés, dont les premières lectures devant un public ont eu lieu aux Vendredis littéraires.  Ce qui nous guide, c’est le devoir d’accueillir, de promouvoir et de transmettre. Il n’existe pas beaucoup de lieux où un jeune peut avoir la chance de s’asseoir avec Frankétienne (un poto-mitan des Vendredis littéraires) et de discuter avec lui. Lire en public, se soumettre à la sanction du public, vaincre le narcissisme du quant-à-moi en acceptant la discussion sur le texte et en reconnaissant que son expérience personnelle s’inscrit modestement dans une longue chaîne d’expériences, c’est un apprentissage de grande qualité. En ce sens, les Vendredis littéraires, c’est une sorte d’atelier permanent dans lequel tous apprennent de tous.

Nous avons pensé aussi accompagner ces Vendredis d’ateliers d’écriture. Le talent ne manque pas, mais les jeunes n’ont pas tous accès à une formation leur permettant de le développer. Nous offrons au Centre culturel Anne-Marie Morisset, au cours des mois d’août et de septembre des ateliers d’écriture. Les jeunes participant à ces ateliers pourront lire le produit ou des extraits de leur expérience d’atelier, le vendredi suivant l’atelier. Il y aura deux ateliers de poésie les mardi 14 et 21 août assurés par l’Atelier Jeudi soir ; un atelier en deux séances sur la nouvelle les mardi 28 août et 5 septembre assuré par Pré-texte; un atelier en deux séances sur la littérature jeunesse les mardi 12 et 19 septembre présentés; par l’Université Caraïbe. Ces ateliers sont offerts gratuitement aux participants. Celles et ceux qui voudraient y participer peuvent contacter directement l’institution qui organise l’atelier qui les intéresse. Encore une fois, il s’agit d’accompagner sans prétention ni pédanterie celles et ceux qui entrent en écriture, toujours dans l’idée d’une restitution  (ce pays ne donne pas de manière égale, et ceux qui ont reçu devraient faire l’effort de donner) et dans l’idée de renvoyer la littérature à sa vérité: celle du texte. Il existe aujourd’hui une tendance minoritaire mais bavarde qui se lance dans des guerres de statut. Pour nous, la littérature, c’est la production de textes. Et c’est cela que nous encourageons. Et c’est cela que les jeunes qui viennent aux Vendredis littéraires et participent aux ateliers apprécient. Je n’ai aucun doute sur la réussite de l’entreprise. S’agit-il de Frankétienne, de Castera, de Claude Pierre, de Xavier Orville, d’Edouard Maunick (pour citer quelques grands noms d’auteurs haïtiens et étrangers) ou du jeune homme ou de la jeune fille lisant timidement leur premier texte, on sait aux Vendredis littéraires qu’être écrivain n’est pas un acte de parole mais un travail de production. Il y a des gens aujourd’hui qui signent un statut et peu ou pas de textes. A la fin d’une lettre, ils écrivent, untel, poète. Comme s’il suffit de dire « je suis poète ou romancier » pour le devenir soudainement, comme lorsque l’officier ou le prêtre dit « je vous déclare mari et femme », les célibataires changent de statut aux yeux de l’état civil. Les Vendredis littéraires, c’est moi, le texte et l’autre, l’élément central qui nourrit la rencontre demeurant le texte. Nous avons eu des soirées avec plus de deux cents personnes, d’autres avec une trentaine de participants, avec souvent des jeunes qui arrivaient avec des premiers textes dont personne ne s’est moqué. Les Vendredis littéraires, c’est place au texte.

 LT : Les Vendredis littéraires ont eu des animateurs comme Jean-Euphèle Milcé, Bonel Auguste, qui prévoyez-vous pour cette reprise ?

 LN : On pourrait nommer aussi au tout début Jean-Yves Métellus, d’autres comme James Noël, Faubert Bolivar, plus tard Toussaint, et le regretté Biencher. D’autres encore… J’espère que ceux d’hier pourront encore de temps en temps  jouer ce rôle d’animateur. Pour l’animation, nous joignons à la nouvelle équipe Inéma Jeudi de l’Atelier Jeudi soir et Christophe Denis du CCAMM. Nous sommes à la recherche d’une jeune femme… J’oubliais de mentionner que, concenant les ateliers, nos faisons jouer le critère de parité. Les femmes n’ont pas moins de talent que les hommes, mais plus de contraintes et moins d’opportunités.

 

LT : De 2010 à aujourd’hui, la capitale, le pays même, a bien changé, les déplacements notamment sont devenus plus difficiles, espérez-vous le même public ou pariez-vous sur de nouvelles têtes ?

 

LN : Sur les plus de quatre cents vendredis effectifs, rares furent les soirs où il n’y avait pas quelqu’un qui venait pour la première fois. Je crois que cela va continuer. Il est vrai que les conditions de transport sont difficiles, voire inacceptables (mais qu’elle est grande la part d’inacceptable que nous acceptons honteusement ici !). Je ne pense pas que ce soit un frein à la passion qui attire les gens. Quant aux habitués, il y a deux ans que je suis victime de harcèlement : « Quand reprenez-vous ? » C’est un bonheur pour eux et pour moi que de dire : le vendredi 10 août, ça repart.

 

LN: Pour ceux qui vont venir pour la première fois aux Vendredis littéraires; et qui voudront être remarqués que fait-on, qu’entend-on, que voit-on dans ces soirées ?

L.T.: On écoute des textes de poésie, des nouvelles, des extraits de roman, des lectures scéniques, des chansons, de la musique, et si on veut soi-même lire un texte, on le dit à l’animateur. Il y a des pauses au cours desquelles s’engagent des discussions et se développent des amitiés et des complicités.

 

LN : Ce sera à quelle heure ?

LT : Le vendredi 10 août, à  6 heures p,m. au Centre culturel Anne-Marie Morisset.

 Propos recueillis par Emmelie Prophète

Credit: le Nouvelliste

Comment devient-on écrivain en Haïti aujourd’hui ?

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Par Jean Néhémy Pierre

Le bel intérêt croissant autour des lettres haïtiennes a été soldé de pas moins de quatorze prix littéraires en Europe et en Amérique du nord ces cinq dernières années. Ces écrivains représentent un devenir littéraire qui fait d’eux le récipiendaire d’une histoire. Toutefois, face à de récents malaises sur le passage à la légitimité littéraire, il devient urgent de se poser le problème du mécanisme de légitimation dans le paysage littéraire actuel en Haïti. Ce qui reviendrait à évaluer les mises en place et à identifier les défaillances depuis les premiers lieux de contact jusqu’à l’installation dans l’écriture, avec ambition de carrière.

Le contact des mots

Les principaux lieux publics de transmission de la littérature sont en principe l’école et les bibliothèques. En ce qui concerne l’école, l’enseignement de la littérature au cycle secondaire n’est qu’une vague périodisation qui s’inspire principalement des travaux de R. Berrou et de P. Pompilus. Laquelle s’arrête, dans le meilleur des cas, aux années 50-60 avec ce qu’ils appellent les “avatars de l’indigénisme”. En classe de première, après avoir rabâché trois ans durant les dates de naissance d’écrivains (surtout des poètes du 19e S.) et le résumé de leurs principales œuvres, les élèves se voient signifier que tout sens historique de la littérature s’arrête là. Alors que le terme de “littérature contemporaine” prend le relai pour désigner ce vide de sens. Pour un élève normalement constitué, c’est-à-dire la majorité écrasante des jeunes scolarisés sur tout le territoire national, la littérature contemporaine est ce non-lieu volatile sur lequel il vaut mieux ne pas poser de question.

Un autre lieu d’émergence de la littérature, plus intéressant celui-là, parce que plus précis et probablement plus récent : ce sont les bibliothèques de proximité. Depuis plus d’une décennie, un certain nombre de jeunes et moins jeunes se réunissent en atelier pour se partager les plus récents textes haïtiens publiés en Haïti et à l’étranger. Ces bibliothèques ont chacune leur histoire particulière. Soutenues financièrement par la FOKAL, elles sont un peu partout dans la capitale et plus rarement dans les villes de province. L’atelier Marcel Gilbert à la Bibliothèque Justin Lhérisson de Carrefour, les dimanches en poésie de la Bibliothèque Étoile Filante de Fontamara et plus récemment le club Signet de la Bibliothèque ARAKA au centre-ville, etc. C’est aussi de ces lieux que naissent les nouvelles ambitions littéraires. Autrement dit, la tentation d’écrire et de se faire connaitre en tant que tel. La volonté d’hériter et de faire écho à une histoire littéraire qui ne demande qu’à être construite. Ce sont des littéraires souvent jeunes en âge – entre 17-20 et 30-35 ans – dont le désir légitime de diffuser leur art conduit souvent à des moyens de publication alternative. D’abord les réseaux sociaux en ligne, principalement Facebook, ensuite les publications à compte d’auteur, enfin le louvoiement par des moindres maisons d’édition étrangères. Chasseur abstrait, Rivarti-co, Lagomatik, Ruptures, etc. Quel qu’en soit les garanties éditoriales.

Représentant la plus fraiche tentation littéraire, c’est également par eux que le débat s’impose de savoir ce que les principaux acteurs littéraires pourraient façonner comme circuit de légitimation. En attendant ce débat, fort de ce vide de résolution, on accumule des malentendus outranciers qui ne résolvent rien.

Les maîtres du jeu

La tension qui existe autour de la construction de légitimité littéraire a récemment pris la tournure habituelle de conflit de génération. C’était, comme souvent, par la suite d’une manifestation littéraire d’envergure dans la capitale : Étonnants voyageurs. Deux articles de protestation ont fait le tour des réseaux sociaux et ont été beaucoup commenté. L’un, signé par James Pubien et Toussaint Jean François, protestait principalement contre le silence porté sur le travail que fait leur nouvelle initiative : les éditions Bas de Page. L’autre de Claude Sainnécharles, plus cinglant en apparence, dénonçait ce qu’il considère être une paternité littéraire abusive revendiquée par Georges Castera et Lyonel Trouillot. Car le précédant poète soulignait le fait qu’une nouvelle production littéraire se met en place. Aussi, qu’il a bien à l’œil ces nouveaux textes dont eux deux sont les garants de la qualité d’une infime partie d’entre eux. Cette situation typique rend nécessaire ce diagnostic qu’il faudra peut-être conduire de manière plus exhaustive, dans l’espoir d’arriver à des initiatives. Mais, ce devrait être les initiatives de qui, et dans quel sens ?

Il y a d’un côté les écrivains reconnus en Haïti et à l’étranger dont les importants travaux en nombre et en qualité constituent effectivement un tournant de légitimité. Ils en sont arrivés là par des circonstances socio-historiques différentes, et chacun avec leur histoire particulière. De Lyonel Trouillot à Frankétienne, passant par Yanick Lahens, Gary Victor, Eveline Trouillot etc… sans compter la littérature dite de la diaspora sur quoi il vaut mieux se taire pour le moment. D’un autre côté, soit qu’on considère un tâtonnement dans le relai avec ces messieurs-dames de la nouvelle tentation littéraire, soit qu’on se borne au discours de transition littéraire se limitant bien souvent aux James Noel, Bonel Auguste, et tout dernièrement Marvin Victor et Mackenzy Orcel. Vu de cet angle, la question s’avère très difficile. Car l’on admettra unanimement – pour ceux qui en ont lus quelques-uns – que le nombre de textes publiés par les moyens dits alternatifs, à quoi on peut reconnaître des qualités littéraires, est au moins aussi élevé que la quête légitime de reconnaissance.

Il est effectivement difficile d’abandonner une certitude, même construite par caprice, pour du tâtonnement. Surtout que celui-ci est très proche d’une prophétie de la crise qui consiste à dire qu’il y a aujourd’hui un changement imminent de géographie littéraire. Lequel est dû à la fois à une défaillance côté infrastructure, mais aussi à une production incessante dont les auteurs, d’origine sociale plus variée que jamais, tentent de mettre leur pierre de sens dans l’herméneutique de l’histoire littéraire.

Défaillances et alternatives : le devenir écrivain

Les Éditions Mémoire est la dernière entreprise éditoriale ayant fait long feu en Haïti. Depuis son émigration au Canada en Mémoire d’Encrier, on peut noter quelques émulations comme les deux rentrées littéraires organisées par les Presses Nationales d’Haïti, Les deux tentatives de Zémès avec Jean euphèle Milcé, les discrètes sorties de “Atelier Jeudi Soir” de Lyonel Trouillot, les actuels efforts de Bas de Page, soutenus par la Fondation Culture Création, et un certain nombre de tentatives mort-nées sur lesquelles on peut ne pas s’attarder. Toute proportion gardée sur les travaux de Fardin, Deschamps et Kopivit qui n’ont pas la vocation de faire des auteurs, on ne croit pas exagérer en postulant donc qu’il y a actuellement un grand vide éditorial. Autant dire que ce n’est pas sur une quelconque maison d’édition opérant actuellement en Haïti qu’on comptera pour identifier un quelconque circuit de légitimation.

Les récents efforts, en vue d’identifier des personnes qui écrivent, de les mettre en commun pour en faire un moment de l’histoire littéraire, ont été faits dans quelques articles critiques et quelques anthologies. Par exemple, l’article de Bonel Auguste (intitulé…) publié dans les colonnes du Nouvelliste (en date du…) ou l’anthologie dirigée par Jean Max Beauchamps et soutenue par la Direction Nationale du Livre il y a de cela quatre ans. Mais ces deux modes de légitimation, s’ils peuvent bien confirmer l’appartenance à un certain milieu littéraire, ne garantissent en rien un accès à la légitimité, voire éventuellement, un passage à la postérité. Car leur principe est de puiser dans une matière déjà fournie. Il n’y a que l’édition qui puisse recueillir des qui écrivent, en faire des auteurs et garantir le relai de leurs œuvres disponibles pour un travail de construction de sens. Travail qui sera de l’apanage des revues littéraires, que notre actuelle défaillance éditoriale ne favorise guère.

Sans maisons d’édition avec vrai comité de lecture, recherche et accompagnement de nouvelles têtes, revues littéraires et, à la limite, prix littéraires en Haïti, la dynamique de légitimation tombe à la merci d’aléas très variés. Il peut s’agir de parrainage en quatrième de couverture, rédigé par un personnage connu du milieu. Aussi, de propos élogieux distribués en préface ou en conférence par un écrivain prisé. Dans de telles conditions complètement subjectives et informelles, encore trop maigres en résultat, il ne faudrait pas s’étonner que des écrivains aguerris usent de leur caprice pour sceller ou rejeter des intéressés dont les réactions seront à la hauteur de leur ambition bafouée.

Un problème majeur est que personne n’est tenu de se lancer dans cette entreprise privée qu’est l’édition, sachant que ce ne sera pas un secteur bien rentable.

L’ascenseur le plus évident reste, bien entendu, la réussite à l’étranger. C’est à dire, l’usage du circuit de légitimation d’autres pays – de l’Amérique du nord ou de l’Europe. Ce qui reviendrait à dire que devenir écrivain haïtien implique aujourd’hui plus que jamais d’être publié et reconnu ailleurs. Ce qui signifierait qu’Haïti, tant renchérit récemment pour ses lettres, ne soit qu’une province littéraire d’outre-mer.

- Si vous voulez devenir écrivain, voyagez et gagnez de la légitimité ailleurs !

Est-ce vraiment le message qu’on veut adresser aux jeunes et moins jeunes lecteurs et écrivains qui n’arrêtent pas de manifester leur intérêt grandissant pour l’activité d’écriture rémunérée et reconnue ? Personne ne peut s’en enorgueillir.

 

Michel-Rolph Trouillot : Une citadelle contre les silences de l’histoire

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La disparition de Michel-Rolph Trouillot n’est pas sans conséquence pour le monde de la pensée. L’homme était une figure mondialement reconnue pour son apport au renouvellement de l’anthropologie contemporaine. D’aucuns sont persuadés qu’il était le plus grand des intellectuels haïtiens de sa génération. Son nom devra s’ériger comme une citadelle, ou mieux, comme une émeraude de l’esprit plantée dans notre océan d’histoire tumultueuse pour en sonder la profondeur et en indiquer le signifié. Ce nom est l’index d’une singulière force de réflexion, la marque d’une puissance intellectuelle capable de faire reculer les frontières des disciplines académiques. L’homme a atteint le sommet des esprits hautement appliqués pour devenir l’un des plus beaux phares éclairant notre histoire. L’œuvre anthropologique de Michel-Rolph Trouillot nous projette dans une traversée du miroir faisant advenir notre conscience de soi historique dans la clarté immédiate, néanmoins par la médiation d’un décryptage de maître.

 Plus qu’un historien, Michel Rolph Trouillot était un penseur de l’histoire. Il était le penseur de l’histoire haïtienne en tant que cette histoire est celle de la première Nation postcoloniale de la modernité, tout comme il était un penseur critique de l’histoire de l’occident en tant qu’elle est parsemée de silences et de mémoires sélectives. Hégélien dans la portée de sa réflexion et foucaldien dans l’essence de sa pensée, Michel Rolph Trouillot était également un lecteur attentif d’Hannah Arendt. Sans doute, l’œuvre de Michel-Rolph Trouillot, de par son historicité et l’ampleur des pensées dont elle est jalonnée, est à la croisée de chemins critiques d’où naissent les plus hautes idées du génie de la postmodernité. Au creuset de son ‘constructivisme’ postmoderniste, on cotoie Césaire, Appadurai, Fanon, Bourdieu, Sidney Mintz, Samir Amin, Derrida, Sala-Molins, Paul Moral, Borges, Gramsci, tous employés en tant que médecins de l’histoire au chevet de la question haïtienne.

 Pour autant, Michel-Rolph Trouillot n’avait pas moins ce sens aigu de l’apport irremplaçable des intellectuels haïtiens qui se sont mûs à la fois sur deux pôles, comme sujets et objet de l’histoire telle qu’elle s’est déployée dans notre arène nationale. Il a fallu tout simplement son génie pour faire dialoguer dans une même œuvre des penseurs aussi substantiels que différents comme Leslie Manigat, Gérard Pierre-Charles, Georges Anglade, Benoit Joachim, Laennec Hurbon, Roger Gaillard, Claude Moise, Alain Turnier, Georges Convington, Suzy Castor, sans oublier ceux qui ont éclairé des moments antérieurs de notre passé comme Anténor Firmin, Jean Price-Mars, Edmond Paul, Louis-Joseph Janvier, Demesvar Deslorme, Dantes Bellegarde, Hannibal Price.

Michel-Rolph Trouillot était le penseur par excellence de notre condition de peuple. A travers son œuvre, tous nos siècles d’histoire nous contemplent. Ses ouvrages les plus attentifs à la question haïtienne, à savoir Ti dife boule sou listwa dayiti (1977) et Les racines historiques de l’Etat duvaliérien (1986), auraient pu se combiner pour s’intituler comprendre Haïti.  Dans les racines historiques de l’Etat duvaliérien, l’anthropologue a fait le pari d’analyser les conditions de possibilité du totalitarisme duvaliériste dans notre vie de peuple. Et tout compte fait, il a indéniablement réussi à relever le défi d’amener à la lumière les pans les plus obscurs des grandes problématiques de notre trajectoire historique. Toutes les questions majeures y sont formulées, toutes les structures sont arpentées, tous les acteurs sont observés. La paysannerie, l’Etat, la nation, la bourgeoise, les élites politiques et économiques, nos démons historiques, les spectres susceptibles de nous hanter longtemps encore, en passant par « les démences qui nous guettent » à chaque instant : l’anthropologue n’a rien laissé au hasard. Et pourtant, si le livre parle du lieu de l’analyse historique, sa visée, selon les mots mêmes de Michel-Rolph Trouillot, est encore plus essentielle : « cette analyse, nous dit-il, est un plaidoyer pour la réconciliation de l’Etat et de la Nation.»

 Les racines historiques de l’Etat duvaliérien a fait ressortir les problèmes structurels à la base de notre formation de peuple, lesquels allaient paver la voie au duvaliérisme. Il a démontré que le totalitarisme dont on a fait l’expérience n’était pas imposé « d’en haut ou du dehors à la structure sociale haïtienne.» Au terme d’une analyse globale et cohérente de la formation sociale haïtienne, il a décortiqué les structures sociétales c’est à dire « les relations de production et de distribution, les formules de pouvoir, les codes sociaux et culturels » afin de saisir les arcanes de l’Etat prédateur devenu totalitaire avec Duvalier. Ainsi, dans la mesure où l’on peut dire que la nature d’un Etat prend ses racines dans les rapports sociaux, Michel Rolph Trouillot a fait remonter ses analyses assez loin dans l’histoire de notre structuration sociale pour constater que « l’Etat et la Nation démarraient, dès 1801, dans des directions opposées.» De ce fait, une situation de déséquilibre historique profond se manifestait dans l’écart entre l’Etat et la Nation, car « une fois l’esclavage aboli, une fois l’indépendance politique établie… les intérêts de classe des dirigeants noirs et mulâtres les portaient à maintenir la grande propriété et le procès de travail hérité de l’ancien régime [aux dépens de] la formulation d’une politique de la production et de la distribution qui prenne en charge les intérêts de la paysannerie.»

 Le diagnostic de Michel-Rolph Trouillot fut donc sans ambiguïté : « … car finalement, écrit-il, il n’y a qu’une question haïtienne : celle de la paysannerie. La paysannerie  comme ressource ; la paysannerie comme enjeu ; la paysannerie comme problème.» De prime abord, le constat peut paraître anodin. Mais il faut entendre derrière ce diagnostic apparemment tout simple, que ce sont au fond les ramifications de la question paysanne qui, plongeant leurs racines dans les vestiges de notre passé colonial, sont susceptibles de nous révéler les éléments souterrains qui n’ont de cesse de nous miner à travers ses continuités sous-jacentes. Dans ce sens, derrière la simplicité apparente du diagnostic, l’archéologie sociétale de Michel-Rolph Trouillot va nous conduire à extirper de part en part tous les éléments de complexité de la question haïtienne. Ainsi la question de la paysannerie s’est révélée comme celle de la Nation écartelée entre 1) un pouvoir politique d’Etat, gesticulant dans la « posture nationaliste » mais prenant ses décisions contre la Nation ; 2) les intérêts socio-économiques des « élites militaires », de « la bourgeoisie commerçante » tout comme des « parasites urbains », qui tous ont leurs « intérêts fondamentalement opposés à la consolidation de l’Etat-Nation » ; et enfin 3) cette question s’est manifestée comme celle de la Nation écartelée à travers des codes sociaux et culturels qui érigeaient une certaine reproduction sociale en Haïti sur le préjugé de couleur et au détriment de tout ce que représentait la culture paysanne.

 Restons-en à ce dernier point pour essayer de comprendre pourquoi notre société, qui aime tant se regarder-voir comme premier peuple noir du monde moderne, reproduit systématiquement les ‘forfaitures’ politiques du préjugé de couleur. En effet, les observations de Michel-Rolph Trouillot concernant le problème du préjugé de couleur en Haïti sont particulièrement pénétrantes. Contre les idées reçues et les sentiers battus, l’anthropologue a érigé un double cran d’arrêt. D’une part, contrairement à ce que professait la droite noiriste duvaliériste qui en tirait les plus vils profits, « le préjugé n’est pas la contradiction de base de la société haïtienne, [d’autre part] il n’est pas non plus un simple reflet des structures économiques… comme le veut une certaine gauche anxieuse de nier les bénéfices qu’elle en a tirés. » Au fond, dans un contexte culturel et géopolitique de (post-)colonisation esclavagiste, le déploiement historique des nouvelles tendances lourdes du monde moderne s’inscrit dans la dynamique d’une « division internationale du travail [qui] se double d’une hiérarchie des races, des couleurs, des religions, et des cultures. » Dans  ce contexte global, le préjugé de couleur est une donnée structurelle fondamentale à laquelle les sociétés dites modernes étaient encore loin d’échapper. Par ailleurs, quant aux sites de sa manifestation interne à la société postcoloniale haïtienne, l’anthropologue nous a conviés au constat qu’une certaine reproduction sociale ayant le préjugé de couleur en soubassement, va s’adosser voire se confondre à une  certaine reproduction biologique. On a donc un cercle où la reproduction biologique du mulâtrisme va de pair avec la reproduction sociale de privilèges liés aux préjugés de couleur et à des pratiques systématiques de discrimination en Haïti.

Ainsi, pour des raisons historiques liées, entre autres, à la colonisation esclavagiste et au mode de structuration sociale à St-Domingue, le préjugé de couleur va se perpétuer en Haïti dans la forme du mulâtrisme. Mais comment dans un contexte démographique avec une écrasante majorité de noirs, le mulâtrisme va t-il pouvoir se reproduire et reconduire les représentations et les privilèges sociaux auxquels il s’est historiquement adossé ? La réponse de l’anthropologue est révélatrice d’une pratique sociale devenue code culturel en Haïti : les mulâtres se sont longtemps réfugiés dans l’endogamie comme stratégie de reproduction sociale. L’endogamie comme mode de reproduction par le mariage à l’intérieur de son groupe social fermé, devient, avec le mulâtrisme en Haïti, un système où la reproduction du préjugé de couleur et des privilèges sociaux et économiques qui y sont liés se trouvent perpétués. Ainsi en Haïti, reproduction sociale et reproduction biologique se sont longtemps recoupées, du moins en ce qui concerne « la mulâtrerie en tant que couche sociale.»

Cependant, deux nuances sont fondamentales chez Michel Rolph Trouillot sur la question de couleur en Haïti. D’une part, s’il est vrai que la reproduction de la mulâtrerie comme couche sociale « s’emboite à la reproduction des couches dominantes, la couleur ne reproduit pas [intégralement] la structure économique.» Cette première nuance est d’importance en ce qu’elle permet d’établir que, historiquement, les éléments de la classe économique dominante n’étaient pas tous mulâtres. Mais c’est là où la  question du mulâtrisme devient un important objet d’étude pour l’anthropologue, car, constate-il, sans être eux-mêmes mulâtres de complexion de peau, la plupart des acteurs noirs, qu’ils soient déjà situés en haut de l’échelle sociale ou en mobilité socio-économique, étaient souvent mulâtristes. Autrement dit, la couleur prend une curieuse valeur sociale où le « passage du champ noir au champ mulâtre double presque toujours une promotion économique [ou sociale]. » D’autre part, même si l’endogamie devait servir de bouclier dans ce cercle de double reproduction mulâtriste/reproduction sociale, le mulâtrisme était aussi garanti à la fois par des alliances de familles (assez peu mais bien puissantes), et aussi plus largement, par des alliances politiques. La dimension politique aura été une dimension fondamentale dans la question de couleur en Haïti.

Implicitement ou explicitement, depuis l’indépendance jusqu’aux Duvalier, les jeux de pouvoir devaient à chaque fois répondre à la question : « de quelle couleur est le pouvoir ?» Et en effet, « dès 1843, écrit Michel-Rolph Trouillot, une certaine élite noire revendique l’exclusivité de la représentation épidermique – forçant l’élite mulâtre au discours des plus capables. Dans les faits, les factions politiques noiristes ne se débarrassaient jamais de leur propres mulâtres. Les factions politiques mulâtres, à leur tour, intégraient presque toujours des intellectuels et des militaires noirs, recrutés le plus souvent parmi les nouveaux adhérents à l’emblème oligarchique. C’est dans l’échange de ces groupes que le préjugé de couleur se renouvelle et renouvelle en même temps la domination de classe. »

 Même le noirisme duvaliériste (qu’il ne faut pas confondre avec l’indigénisme ni avec la négritude) était au mieux une diversion ou manipulation politicienne, au pire un mulâtrisme hypocrite, ou en tout cas – ce qui revient au même – le noirisme duvaliériste était comme une sorte de ruse de la raison mulâtriste. Car au fond, sous la forme du jean-claudisme, le duvaliérisme a littéralement convergé vers « la reproduction du mulâtrisme.» Et, « fou qui croit que Jean-Claude Duvalier trahissait le rêve : c’était ça, le rêve. Car François Duvalier lui-même, dans son privé social, misait sur un certain futur clair », indique Michel-Rolph Trouillot.

 Tout compte fait, la fascination pour le complexion épidermique claire a longtemps marqué l’imaginaire politique et social haïtien. Face à un tel diagnostic de l’anthropologue, l’on est en droit se de demander si, d’une façon ou d’une autre, nous n’avons pas encore aujourd’hui à répondre à cette question qui, par une curieuse dialectique fait s’imbriquer sournoisement politique de couleur à une certaine couleur de la politique nationale. Néanmoins, Michel-Rolph trouillot nous aurait exhortés à ne pas perdre de vue la vraie question qui est, en dernière instance, celle de la place à accorder à la paysannerie essaimée en masses paupérisées des bidonvilles. Cette question est d’autant plus pertinente aujourd’hui que, par le plus étonnant des hasards politiques, c’est sous un certain label de « réponse paysanne » que s’est présentée la nouvelle ruse de la raison politique haïtienne. Tout porte à croire que les paysans étaient nommés pour être mieux oubliés ; c’est à dire oubliés sans remords  et sans gêne car le spectacle est conduit en leur nom. Mais quel spectacle ! Les mots de Michel-Rolph Trouillot campaient, de façon prémonitoire, le décor de vernis sur les décombres : « Citadelles de poussière s’étoilant au soleil, [les villes] n’ont même plus mémoire de leur splendeur du passé. Les vieux sont partis pour le cimetière, les jeunes font bagage pour un autre-part ailleurs. Ceux qui demeurent, trop jeunes pour mourir, trop vieux pour penser à partir, montent la garde devant les galeries désertes ; mais le cœur n’y est pas.»

Au demeurant, s’il fallait aujourd’hui ajouter une ligne à ses analyses de la question haïtienne, Michel Rolph Trouillot aurait noté que, sur les décombres de nos mémoires assassinées, l’assassin est revenu deux fois sur le lieu du crime. Car, Duvalier n’est pas seulement de retour physiquement et impunément en Haïti, il y est aussi politico-culturellement, à travers le retour à l’héritage symbolique du jean-claudisme des jouissances et débauches effrénées occupant aujourd’hui le palais national effondré. Entre temps, la question paysanne étant devenue, non sans quelque mensonge grossier, le label politique d’une « réponse paysanne », continue d’offrir un spectacle où les paysans eux mêmes sont les spectateurs qui se regardent joués par le retour des traditionnels marionnettistes de la politique.

L’œuvre de Michel-Rolph Trouillot nous fournit un certain nombre de concepts et surtout une méthodologie de questionnement pour comprendre l’histoire telle qu’elle se fait, à la fois comme histoire haïtienne et comme histoire du monde moderne. Sous réserve d’inventaire critique des problèmes qui auront été nécessairement laissés en chantiers en raison tout simplement de la dynamique de l’histoire, l’œuvre de Michel-Rolph Trouillot demeurera pour nous un formidable aiguillon. On peut estimer que la place centrale qu’il a accordée à la paysannerie fait aujourd’hui ombrage aux autres catégories tout aussi défavorisées de la population comme les masses populaires entassées dans les bidonvilles. Néanmoins rien n’empêche même aujourd’hui encore de voir la paysannerie comme ce concept historique et générique incluant dans son extension toutes les catégories des plus défavorisés de notre système social. Car, au fond, de quelque façon qu’on considère le concept des exclus, on retrouve en dernière instance cette caractéristique historique fondamentale qui consiste à renvoyer à la même condition historique de laissés-pour-compte à la fois les exclus primitifs (les paysans) tout comme les nouvelles catégories d’exclus. Au final – et chacun en jugera de lui-même – il est curieux de constater que plus d’un quart de siècle après la parution de son titre sur les fondements de l’Etat prédateur en Haïti, la plupart des concepts qui y sont abordés restent opératoires et que les questions que posait l’anthropologue à notre formation sociale, se posent encore aujourd’hui avec une actualité troublante. Nous y reviendrons dans un prochain article qui analysera un autre des chefs-d’œuvre de Michel-Rolph Trouillot (Silencing The Past : 1995) pour montrer comment le silence, l’oubli volontaire ou l’occultation de la lutte pour la reconnaissance des éternels laissés-pour-conte, s’opèrent au niveau même de l’histoire mondiale et, où tout a été fait pour que la seule lutte victorieuse d’anciens esclaves noirs de l’histoire universelle passe comme un non-événement.

 Josué Pr. Dahomey